JOSEPH THEUREL 1829-1868, L'évêque missionnaire du Tonkin

Le destin exceptionnel de
JOSEPH THEUREL
 1829-1868
 Evêque d’Acanthe, mort au Tonkin en 1868

Joseph Theurel, évêque au Tonkin

A partir 

NB: cliquer sur les liens pour voir les images (cliquer encore pour les agrandir); attention ensuite de refermer seulement l'image (onglet de la fenêtre) et non le site!

On pourra suivre les différents épisodes de cette histoire au cours des 6 chapitres ci-dessous.

Les lettres de Joseph adressées à sa famille ou aux Missions Etrangères de Paris au cours de ces différentes périodes sont accessibles à la fin de chacun de ces chapitres (documents pdf téléchargeables).

Enfance et études

 Les premières années de Joseph, et les études
"Un jeune doué espiègle qui sait ce qu'il veut"

Foire aux bestiaux à Vitrey

« Le 28 octobre 1829, les portes de l’église de Laître (canton de Vitrey, Haute-Saône) s’ouvraient devant un enfant né le jour même, pour lequel son frère aîné venait demander le baptême. Le parrain était Jean-Baptiste Theurel, élève en théologie.  [….]
Marguerite Theurel âgéeCe petit Joseph, que ses frères et sœurs regardèrent toujours comme un benjamin, arrivait le huitième […] Son père, Jean-Baptiste Theurel, et sa mère, Marguerite Morot, honnêtes cultivateurs ha­bitant le village de la Rochelle, trouvaient, dans un travail assidu et dans un ordre par­fait, le moyen de subvenir à l'éducation de tous. Un commerce de bétail assez impor­tant, (...) faisait la principale occupation du père, tout en exigeant de fréquentes absences de sa part (...). La mère portait vraiment bien son nom de Marguerite: c’était une véritable perle cachée dans l'intérieur  de la famille, versant partout les trésors de sensibilité qu'elle por­tait dans son cœur, conduisant  tout son monde d'une main douce et ferme, et sachant aussi bien corriger sans émotion que récom­penser sans faiblesse. Elle présidait à la prière en commun, chantait des cantiques à ses  enfants, lisait à haute voix et commentait (…) en famille, les lettres écrites par ses deux fils aînés (…).

Pour mémoire, la famille outre les parents Jean-Baptiste et Marguerite qui viennent d'être évoqués, se compose ainsi (il y a une grande différence d'âge entre les aînés et les derniers).

  1. Jean-Baptiste (1809-1869), Chanoine à Reims
  2. Anne Marie (1812-1884), sœur Onésime, morte en Egypte où elle a fondé 2 couvents, à Alexandrie et au Caire
  3. Charles François, curé de Theuley (Haute Saône)
  4. Elisabeth (1821-1853), mariée à François Berney, dont elle a 3 enfants, Jean-Baptiste (mort à 18 ans), Jules, et Marie, mariée à Charles Joffrain, professeur au lycée de Reims.
  5. Claude, ancien zouave, marié à Ernestine. 2 enfants : Paul et Marie.
  6. Pierre, instituteur à Champenois, près de La Rochelle (petite ville de Haute-Saône) marié à Marie, 8 enfants,
  7. Séraphine Anne, qui épouse Alexandre LIMASSET, directeur du petit lycée de Reims. Elle-même est professeur de classe enfantine. Ils ont eu 5 enfants dont Marthe, Lucien et Marie, deux autres garçons étant morts en bas âge.
  8. Joseph (1829-1868), évêque à Acanthe (Tonkin occidental)
  9. Marie-Thérèse (1834-1851).

Joseph fait des progrès rapides à l'école paroissiale, et fait sa communion avec deux ans d'avance. Quand il a 11 ans, en 1840, son frère Charles part suivre les cours du séminaire de Besançon: il emmène Joseph avec lui, afin de lui donner des cours de latin. Deux ans plus tard, le même Charles est ordonné prêtre et nommé aussitôt professeur au séminire de Luxeuil. Là aussi, Joseph le suit. Puis c'est Vesoul, où Joseph étudie la philosophie et les mathématiques. Jean Morey rapporte ici quelques anecdotes qui montrent que chez le jeune Joseph, sérieux et détermination vont de pair avec une bonne dose d'espièglerie. Il raconte par exemple par quels détours il obtint un jour (il en avait d'ailleurs fait l'objet d'un pari avec ses amis) la permission de rendre une visite à sa fa­mille pendant le semestre, chose pratiquement impossible sauf raison majeure, tant était grande son envie de passer une journée avec ses parents et de célébrer avec les siens la fête des boudins, selon la vieille mode com­toise. Ou encore comment il faillit se mettre dans un mauvais pas en croyant devoir achever un cheval qu'il pensait à l'agonie au bord de la route, ce dont il fut heureusement empêché par ses camarades, la bête souffrant seulement de fortes diarrhées... "Bien nous en prit, car le cheval guérit de ses coliques, et si notre sensible ami l'eût saigné, il l’aurait bel et bien payé trois ou quatre cents francs". 

Au séminaire parviennent les échos des événements qui secouent la capitale : Les 23, 24 et 25 février 1848, suite à une fusillade malheureuse et sur fond de crise sociale et économique, les parisiens se sont à nouveau soulevés, après les violentes émeutes de 1830, derrière les libéraux et les républicains. Se refusant à lancer l’assaut contre la population de Paris, Louis-Philippe abdique en faveur de son petit-fils, le comte de Paris. Mais les libéraux imposent un gouvernement provisoire républicain devant l’assemblée nationale : C’est la fin de la Monarchie de Juillet et la création de la IIe République, le 25 février 1848.
"Si c'est une tâche délicate que celle de conduire des jeunes gens de vingt ans, il faut avouer que cette tâche devient difficile à remplir dans les temps de trouble et d'effervescence populaire. Les bruits du dehors arrivent toujours à franchir les obstacles qu'une exacte surveillance peut leur opposer, et le meilleur moyen de calmer les esprits des élèves est de leur apprendre des nouvelles qu'ils ne pourraient longtemps ignorer (...). On ne savait quel tour prendraient les événements. En évitant de heurter les idées nouvelles, on conserva la paix avec tout le monde". 

Ni son caractère enjoué ni l'effervescence républicaine n'empêchent Joseph de savoir très vite ce qu'il veut : On lisait au réfectoire les Annales de la Propagation de la foi; il en parlait volontiers avec quelques amis, et ne cachait point ses préférences pour les lettres du P. de Smet, du P. Laverlochère et de Mgr Retord… (Mgr Retord est alors évêque du Tonkin occidental : Joseph le rejoindra plus tard). 

Au mois de novembre 1848, il se présente au grand séminaire de Besançon. Quelques mois plus tard, il écrit à ses parents pour leur annoncer qu'il va prendre la soutane, ce dont ils seront bien sûr très heureux, mais, précise-t-il, il choisit ainsi "une vie de renoncements et de sacrifices" ... et la misère est déjà là qu'il faut partager ! "On n’achète pas les soutanes pour des queues de poires. Vous voyez ce que cela signifie : C’est qu’il me faut de l’argent pour me procurer le costume ecclésiastique"! Voir lettre du 25 janvier 1849. 

Il prit l’habit ecclésiastique le 25 mars 1849 […] Son frère aîné (Jean-Baptiste) était chanoine de Reims, son frère Charles venait d’être nommé curé de Theuley, sa sœur aînée (Anne-Marie, Soeur Onésime en religion) était une des plus dignes religieuses de la Congrégation de la Mère de Dieu, sa plus jeune sœur, Marie-Thérèse, semblait devoir entrer dans la même voie. Des deux autres frères, l’un avait embrassé la carrière des armes (Claude), l’autre se destinait à l’enseignement (Pierre), les deux autres sœurs venaient de se marier (Elisabeth avec François Berney, et Séraphine avec Alexandre Limasset). 

La résolution de rejoindre le séminaire des missions étrangères intervient très tôt, résolution partagée par quelques élèves plus avancés que lui. Bientôt on ne les vît plus se promener ensemble sans dire : « Voilà la bande des missionnaires », ou, plus simplement : "Voilà les Indiens qui passent !" […] L’abbé Theurel était le plus jeune et le plus joyeux membre de cette compagnie. Il suggérait les raisons les plus étonnantes et les moyens les plus originaux pour répondre aux objections et vaincre la résistance probable de ses parents.
Dans ses lettres d'alors, et par exemple dans celle qu'il écrit le 16 juillet 1849 (ouvrir la fenêtre et agrandir), Joseph use avec beaucoup de véhémence de tous les arguments puisés dans sa vision religieuse du salut des âmes...(cette vision est celle de l'époque, elle peut surprendre aujourd'hui).
L’abbé Contant qui devait partir en même temps que notre Theurel ne parvient pas, lui,  à obtenir l’assentiment de sa famille : Le père de l'abbé Con­tant ne voulut jamais entendre raison. Culti­vateur aisé et laborieux, il se figurait que son fils devait être curé à quelques kilomètres du village natal, afin que lui-même, Jean Con­tant, pût aller de temps à autre dîner avec le titulaire, et jouir de sa compagnie. Les âmes des sauvages le touchaient peu, et il ne voyait pas pourquoi son fils s'en occuperait plutôt qu'un autre. Pour obéir à sa vocation, M. Con­tant dut quitter furtivement la maison pater­nelle; le cœur faillit lui manquer quand il traversa la chambre où dormaient ses parents, mais il sortit sans jeter un regard en arrière, et quand on soupçonna son départ, il était déjà loin, se rendant vers son ami Theu­rel qui l'attendait. 

On devait se trouver à Paris pour le 1er oc­tobre, et le rendez-vous était donné à la Ro­chelle (Haute-Saône), le 26 septembre. Les courtes vacances de l'abbé Theurel avaient été attristées par les douleurs d'une prochaine séparation. Après avoir résisté et fait valoir tous les arguments ordinaires en pareil cas, la famille s'était ré­signée. Les parents avaient dit au jeune homme: "Nous voyons bien que c'est votre vocation, puisque vous nous le donniez déjà à entendre dès l’âge de dix ans. Nous sommes bien attristés de votre départ, mais nous nous soumettrons à la volonté de Dieu!" - "Vous êtes bienheureux d'entendre ces paroles, lui dit l'abbé Contant, tandis que moi, je suis réduit à demander pardon de ma fuite à des parents qui n'ont rien voulu comprendre."

La route du départ à CintreyLes futurs missionnaires se rendirent sur la route de Paris à Bâle, pour attendre la dili­gence de Langres. "Quand j'entendis crier l'essieu de la voiture qui arrivait à Cintrey, écrivait plus tard M.Theurel à un ami, je sentis un frisson courir dans mes veines. Ma pauvre mère me jeta un regard que je n'ou­blierai jamais. Il me semble que j'avais bien du courage, mais elle en avait encore plus que moi!" (On imagine les deux camarades attendant au bord de cette rue la diligence pour Paris, à la fois tristes et fiers!). "Jusqu'à Langres nous avons été un peu tristes, mais depuis là nous n'avons plus songé qu'à notre vocation et à la vie nouvelle que nous allions mener." Le 30 septembre, ils étaient à Paris.

Lettres de Joseph, écrites avant de se rendre à Paris

Les Missions Etrangères de Paris

Les Missions Etrangères de Paris
"Au revoir!Revenez-nous dans une caisse!"
 Séminaires des Missions Etrangères de Paris

Une semaine après, le 7 octobre 1849, Joseph écrit à ses parents et leur décrit le séminaire des Missions Etrangères. Pour leur rendre les choses plus vivantes, il imagine auprès de lui son père venu le visiter. Il évoque ainsi de façon inattendue ses premières impressions du séminaire, Paris qu'il découvre, les chaleureuses retrouvailles avec son frère Claude, militaire "fourrier" dans la capitale (sous officier chargé du cantonnement et de l'approvisionnement des troupes) et futur zouave en Afrique, et sa soeur Anne-Marie, Soeur Onésime, à Paris depuis 12 ans déjà, religieuse dans une congrégation chargée de l'éducation des jeunes filles des Maisons de la Légion d'honneur créées par Napoléon Bonaparte pour les orphelines de ses armées. Elle est alors rue Barbette mais on la verra aussi dans cette même charge au Château d'Ecouen, puis aux Loges (forêt de Saint-Germain en Laye), avant qu'elle ne parte avec un groupe de religieuses ouvrir des maisons d'éducation en Egypte où elle termina sa vie (un texte lui est consacré).
Joseph passe aux Missions Etrangères 3 ans au cours desquels il est considéré comme l'un des meilleurs élèves (ils sont une quarantaine).
"Venez-vous bientôt? dit-il à l'un de ses anciens condisciples de Besançon. Vous ne sauriez croire comme le régime cette maison irait à votre caractère si ouvert et si joyeux. La vie paraît un peu dure en commençant, mais on y est bien vite fait, et tout le monde est si bon, que c'est un plaisir véritable de se soumettre à une règle dont personne ne semble presser l'application. Si vous amenez quelque camarade avec vous, ce sera mieux encore que de venir seul, mais, pour Dieu ! ne nous amenez pas d'enthousiaste. Son ardeur se refroidirait bien vite derrière les cloisons de nos cellules. Il nous est venu, ces jours derniers, un missionnaire amateur qui ne rêvait que forêts vierges du nouveau monde, hautes herbes des savanes, langage sentimental, grands spectacles de la nature, et autres fariboles tirées de Bernardin de Saint-Pierre ou de Chateaubriand. Quand il a eu passé trois jours dans sa cellule, et goûté notre riz au piment, son enthousiasme était refroidi, il a résolu de rester en Europe!" […]. Il évoque encore quelques aspects de sa vie de séminariste des Missions Etrangères : "Au fond d’un magnifique jardin que la manie des alignements de Paris a jusqu’ici laissé intact, s’élève un oratoire dédié à Marie […]. Avant de rentrer dans sa cellule pour prendre le repos de la nuit, on entre dans la Salle des Martyrs, où sont rangées les châsses contenant les restes glorieux des Borie, des Cornay, des Jaccard, …etc. avec les instruments de leur supplice et des tableaux peints par des témoins oculaires de leurs souffrances et de leur mort". "Notre salon de réception, écrit le jeune missionnaire, n'a ni fauteuils, ni délassants, on dira bientôt que la couleur de ses tentures fut jadis rouge; mais il est tapissé de tenailles, de rotins, de nattes ensanglantées et d'ossements glorieux. Si vous saviez comme on y prie bien, et comme on se sent grandir le courage en présence de ces restes vénérables qui sont ceux de nos devanciers et amis!"

CangueDans une lettre à son frère Charles, datée du 28 octobre 1849, Joseph parle en ces termes de la salle des martyrs: "Tous les soirs (...) après la prière nous passons dans la salle des martyrs. Outre les ossements de Monseigneur Borie, de Monseigneur Gagelin, de Monseigneur Jaccard, déclarés tous trois vénérables, et d'un catéchiste de ce dernier, on y voit des chaînes qui ont été portées par ces martyrs et par d'autres, des cordes qui les ont étranglés, d'autres instruments qui ont servi à leur supplice, à leur sentence de condamnation, et choses de ce genre; mais on y trouve en particulier une cangue portée par Monseigneur Borie. Vous savez que ce sont deux pièces de bois unies par les bouts et au milieu, que cela se porte sur les épaules. Etc. Celle-ci paraît assez lourde; il est vrai que celui qui l'a portée avait près de six pieds de haut, et était, dit on, bien proportionné. Ses ossements témoignent du fait. Cette cangue a donc neuf pieds ou dix pieds de long: les membres sont gros comme de petits brancards, ou plutôt comme une ligne de chariot. On dira : cela peut se porter ? oui très facilement pendant une heure, un jour; mais, pendant des mois et quelques fois pendant des années, sans que cela vous sorte du cou même pour dormir? C'est autre chose, n'est-ce pas?... Les murs de la salle sont garnis des tableaux qui représentent soit les supplices particuliers de quelque missionnaire, soit le mode d'exécution en usage chez les chinois. Lorsque quelqu'un de vous viendra me voir, je le conduirai dans cette salle des martyrs; il ne faudra point qu'il s'effraie à la vue des instruments et tableaux car aujourd'hui il y a peu de missions où l'on puisse espérer verser son sang pour la foi, comme l'on fait un si grand nombre de nos pères dans la Société des Hissions Etrangères."
 

Ci-dessous une scène peinte: le juge, à droite, assis en tailleur, devant lui ses quatre assesseurs. Etendant la main, il demande aux suspect de fouler la croix. Les trois catéchistes vont préférer mourir. C'est pour glorifier leur martyr que le peintre les a grandi par rapport à ceux qui ont obéi. Sur cette scène on distingue bien chaînes et cangues portés par les prisonniers.

Prisonniers avec chaînes et cangues

Si on la visite aujourd'hui avec l'intérêt que donne le recul de l'histoire, cette salle des martyrs et les objets qui s'y trouvent signifient bien plus pour un futur missionnaire du milieu du 19ème: L'acceptation du martyre est partie intégrante de l'idée qu'il a de sa vocation, car mourir pour la foi, c'est autant sauver les âmes des paîens en leur apportant la seule vraie religion qu'assurer son propre salut.

"Les tableaux de la salle des Martyrs, expliquent les notices proposées aujourd'hui aux visiteurs, œuvres de peintres vietnamiens témoins des supplices des martyrs étaient peints sur du papier artisanal collé sur une toile légère. On les roulait pour les envoyer à la procure des missions à Macao, et de là en France, où ils étaient encadrés. Ces matériaux étant assez fragiles, les tableaux donnèrent des signes de détérioration au bout de cent ans, encore que les couleurs soient restées étonnamment fraîches. Au cours des années 1960, les spécialistes des musées nationaux décollèrent le papier de sa toile, et le recollèrent sur du contreplaqué. Ces tableaux sont des documents historiques, non seulement sur les martyrs mais encore sur le peuple vietnamien au siècle dernier. Tous en effet se rapportent aux persécutions du Vietnam (et plus précisément du nord du Vietnam, le Tonkin).
1. C'est dans ce pays qu'il y avait le plus de chrétiens: déjà plusieurs centaines de milliers.
2. C'est au Vietnam que les persécutions ont été les plus violentes. Le premier édit de persécution à outrance de l'empereur Minh-Mang remonte à 1833, alors que l'occupation du port de Tourane par les Français, premier acte de la conquête de l'Indochine, date de 1858, soit 25 ans plus tard.
Ces tableaux peints de façon assez naïve, donnent des détails précis des violences faites aux chrétiens.

Ainsi, la partie supérieure (cliquer sur le lien) du tableau dont nous avons ci-dessus reproduit la frise inférieure, montre les trois catéchistes qui n'ont pas accepté de renier leur foi exécutés par étranglement: Un des bourreaux maintient la corde à l'aide d'un piquet, tandis que plusieurs autres tirent de l'autre côté...D'autres personnages, plus petits que les trois martyrs, sont décapités, ce sont des détenus de droit commun.

Quant au tableau ci-dessous, il représente le martyre de Jean-Charles Cornay, intervenu en 1837. C'est certainement l’un des plus crûment réalistes de la série des tableaux. Il évoque le démembrement du martyr. (Pour agrandir ce tableau, cliquer une 1ère fois pour ouvrir une nouvelle fenêtre, puis une fois pour agrandir. Refermer la fenêtre pour revenir au texte)

 Martyr de M. Cornay

Extraits de la notice du musée:

"Dans l'angle en bas à gauche, un croquis sommaire de la citadelle de Son-Tây, où était détenu JC.Cornay. A l'intérieur du cercle des soldats, à côté de la cage de bambou dans laquelle le martyr était enfermé, deux officiers de justice lisent la sentence impériale: le corps du condamné sera coupé aux articulations de chaque membre, puis le tronc sectionné en long et en large, enfin la tête tranchée. Le texte de cette sentence est également reproduit sur la planchette plantée en terre à côté du corps découpé et des entrailles répandues. En bas du tableau, vers la droite, juste en dehors du cercle des soldats, un mandarin à cheval préside à l'exécution de la sentence, à sa manière : Ce mandarin a le cœur plus tendre que celui de son empereur. Il donne un ordre dans son porte-voix: «Appliquez la sentence, mais coupez la tête d'abord.» A droite, le bourreau tient la tête d'une main. Un de ses aides arrache le foie du tronc ouvert.
Le corps de J-C. Cornay a été découpé sur un tapis rouge. C'était le tapis de l'autel de la chapelle. Raflé par les chrétiens aussitôt l'exécution, il est exposé dans la vitrine de la salle des Martyrs, au-dessous du tableau . (on aperçoit sous les membres épars la fameuse chaîne portée par les prisonniers, avec ses 3 anneaux, l'un pour le cou, les deux autres pour les pieds. La chaîne était souvent portée en même temps que la cangue.)

Les châsses exposées sous les vitrines contiennent les ossements de martyrs. Les chrétiens exhumaient les corps et les mettaient dans la chaux vive, puis les gardaient dans des coffres. Parmi les châsses ainsi conservées et exposées, il y a (aura) celle de Théophane Vénard, le compagnon et ami de Joseph Theurel, parti en même temps que lui des Missions Etrangères et qui le retrouvera au Tonkin occidental."

On voit donc que ceux qui souhaitent partir vers les contrées païennes d'Asie sont mûrement informés des dangers auxquels ils s'exposent, et non seulement en acceptent le risque, mais vont même jusqu'à souhaiter faire partie de ceux qui auront donné leur vie pour leur mission. Avec le recul du temps et les leçons de l'histoire, l'ouverture à d'autres formes de spiritualité que la notre, l'expérience du colonialisme et de ses erreurs, l'exemple des conséquences terribles des fanatismes religieux, quels qu'il soient, nous avons aujourd'hui du mal à concevoir des comportements comme celui que Joseph donnait en exemple dans sa lettre du 16 juillet 1849: "Soyez donc comme la mère d’un certain missionnaire qui, apprenant que son fils serait peut-être bien mis à mort, s’écriait : Que notre famille serait heureuse d’avoir un martyr ! ...et qui ensuite ayant su que son fils avait été en effet martyrisé, alla à l’église rendre grâce à Dieu".
La conviction de Joseph donc, est que le véritable salut n'est acquis qu'à travers le don de soi dans la vie religieuse. Aussi se navre-t-il de voir sa jeune soeur embrasser d'autres projets que la vie religieuse. Il s’en inquiète auprès de sœur Onésime …(extrait du livre de Jean Morey) « "Je crains que Marie-Thérèse ne se fourvoie. Elle va s’engager dans le mariage tandis que Dieu l’appelle à la vie religieuse ; si elle se marie, elle ne fera pas sa volonté." Mais peu de temps après Marie-Thérèse tombait malade et faisait écrire une lettre touchante à son frère qui n’eut pas le temps de lui répondre car la malade mourrait le jour même où il reçut sa lettre (8 mai 1851) Elle avait 17 ans. Joseph, lui, avait 21 ans. Il sera très affecté par cette disparition prématurée d’une sœur dont il avait été très proche. 

Mais voici que déjà, au séminaire, on parle d'une mission pour Joseph au Tonkin : Un directeur dont l’énergie était proverbiale dans la maison, le vénérable M. Charrier […] encourageait le jeune lévite et nous soupçonnons fort qu’il ne fût point étranger à la désignation de M. Theurel pour une des missions les plus recherchées et les plus éprouvées, la mission de Tong-King (orthographe de l'époque).
La congrégation des Missions Étrangères, pas plus que les évêques dans leurs diocèses respectifs, ne permet à ses prêtres de choisir les missions qui leur conviennent. Ce sont les directeurs de Paris, rassemblés en conseil, qui assignent à chacun la portion de la vigne du Seigneur où ils doivent travailler,[…] et nul ne s'aviserait de réclamer contre leur décision, notifiée d’ordinaire quelques semaines avant le départ.
Ce fut le samedi 5 juin 1852 que M. Theurel reçut la consécration sacerdotale, et le lendemain, on lui livra le secret de sa destination. Ses parents désiraient assister à sa première messe. On le crut assez courageux et assez fort pour lui permettre de la célébrer en Franche-Comté, et, trois jours après, il était à Theuley, entouré de sa famille et de ses amis, heureux de le voir à l’autel, mais s’effrayant de le savoir destiné à la plus éprouvée de toutes les missions. Après quatre jours passés dans les larmes autant que dans la joie, le missionnaire s'arrache aux embrassements d’un père et d'une mère qu'il ne devait plus revoir, et court à Reims, où nous le trouvons déjà le 13 juin. Là, une épreuve qu'il n'avait point prévue l'attendait; son frère et parrain, chanoine de Reims, effrayé des dangers qu'allait courir le jeune prêtre, mit tout en œuvre pour le retenir en France, il aurait voulu l'avoir auprès de lui. Le cardinal Gousset en était fort d'avis, et lui aurait immédiatement assigné un poste dans son diocèse. Exhortations, larmes et prières, tout fut mis en œuvre pour (l’) émouvoir. Le jeune missionnaire (…) se jeta en sanglotant dans les bras du chanoine. "Quoi! mon frère, lui dit-il, c'est vous qui me retenez! Et quand on me donne un poste d'honneur, quand on me place au premier rang pour combattre, vous me conseillez la désertion! Vous voulez que je résiste à l'appel de Dieu lui-même! Non, j'irai, quoi qu'il m'en coûte, car je suis appelé." […]

Voici ce qu’il écrit à sa sœur, dès le 23 juin 1852 : "Nous ne savons pas quand nous partirons, nous allons attendre qu’une occasion favorable se présente en France ou en Belgique. J’aurai un compagnon de route jusqu'au Tong-King même où nous nous séparerons. Nous irons en barque et en costume tonquinois, de sorte que je n'aurai pas à traîner la terrible queue chinoise. Mes vêtements consisteront dans un large pantalon et une sorte de blouse avec un turban bleu foncé pour coiffure […] Je suis enchanté…  je ne donnerais pas mon Tong-King pour rien au monde, pas même pour la Corée. La Corée est aussi persécutée, mais elle n'a pas, comme mon Tong-King occidental, 65 prêtres indigènes, 5 séminaires, 270 catéchistes, 469 religieuses et 140 000 chrétiens. Mgr Retord est aussi un évêque incomparable. Enfin, il n'y a pas en Corée cet heureux communisme qui fait régner entre les neuf missionnaires, y compris le Vicaire Apostolique et son coadjuteur, la plus parfaite fraternité. Rien ne peut valoir mon Tong-King."
En attendant son départ, Joseph apprend l’imprimerie : "Je passe à la maison Didot toutes mes soirées." Il apprit à fondre les caractères, composer, mettre en page, encrer, tirer, etc., ce qui le mit à même, plus tard, de diriger une imprimerie et de former lui-même des ouvriers (de Louis XIV à nos jours, les Didot et Firmin Didot formèrent une lignée illustre d’imprimeurs, libraires, érudits, collectionneurs et amateurs d’art; ils ont été les imprimeurs de l’Institut de France jusqu’en 1939).

Aux Missions Etrangères, Joseph s’est lié d’amitié plus particulièrement avec deux autres jeunes qui lui ressemblaient : M. Dallet, de Langres, qui part le premier, pour l’Inde, et Théophane Vénard, qui doit partir avec lui. Ce doit être le 19 septembre. Tous, frères, sœurs et amis lui envoient des lettres  d’adieu dont il conservera comme une relique celle que ses vieux parents lui ont écrite et signée tous les deux d’une main tremblante, qui l’émeut énormément. Quelques jours après, dans une lettre à Onésime, il parle des adieux qu’il lui a faits : "Savez-vous qu’au sortir du château d’Ecouen j’avais bien du mal au cœur… Ce n’était point là, du reste, une première épreuve. Depuis un mois environ je ressentais très vivement mon dernier sacrifice, et, si je vous avais en ce point ouvert mon cœur quand j’étais près de vous, j’aurais fait fendre le vôtre."

La veille du départ, le courrier de Chine apporta au séminaire la nouvelle du martyre de M. Bonnard, décapité au Tong-King Occidental le 1er mai (J.L. Bonnard et Théophane Vénard ont été canonisés par le pape Jean-Paul II le 19 juin 1988, à Rome, parmi 117 martyrs du Vietnam).
"Bien entendu, dit M. Theurel, la nouvelle a été accueillie par tous avec des transports de joie, à plus forte raison par nous qui allons remplacer ceux qui tombent. C’est dans mon Tong-King Occidental qu’est tombé ce nouveau martyr. Au départ, les amis m’ont souhaité son sort, et le dernier mot de M. Charrier a été : Au revoir ! Revenez nous dans une caisse !" C’est ordinairement dans une caisse soigneusement scellée qu’on rapporte les restes des missionnaires mis à mort par les persécuteurs, pour les placer dans la Salle des Martyrs (note de l’auteur du livre).
La scène représentée ci-dessous des obsèques de Jean-Louis Bonnard fut par la suite entreposée dans la salle des martyrs du Séminaire des Missions Etrangères de Paris : 

Obsèques de M. Bonnard, avec Mgr Retord

Extrait de la notice du musée: En bas, à droite, la scène se passe près de Nam Dinh. Jean-Louis Bonnard vient d'être décapité, et les soldats, selon un nouvel édit impérial, vont jeter le corps au fleuve pour le soustraire à la vénération des chrétiens. Un soldat, sur la passerelle de la jonque mandarinale, tient à la main la tête du martyr. Derrière lui, à terre, quatre de ses collègues portent le corps. A gauche de la jonque, des sampans de pêcheurs : en réalité, des chrétiens qui attendent que les soldats tournent le dos pour recueillir le corps et la tête du martyr, qu'ils ramènent au village de Vinh-Tri, quartier général de l'évêque. Tout le reste du tableau représente les obsèques solennelles du martyr. Le corps, revêtu des ornements sacerdotaux, avec la tête rajustée, a été posé sur un lit de parade en présence des étudiants du séminaire. A droite, Mgr Retord, suivi d'un missionnaire et d'un prêtre tonkinois, vient présider la cérémonie. Au fond, décor d'aréquiers et de bambous, comme dans tout village tonkinois. La grande croix marque l'emplacement de la tombe préparée pour le martyr. Voir des détails du tableau.

Lettres de Joseph pendant cette période

Arrivée au Tonkin et montée des persécutions

Le voyage et l'installation de Joseph au Tonkin:
la montée des persécutions

"du missionnaire au jeune évêque, une tête mise à prix"

La cérémonie des adieux eut lieu le dimanche soir, 19 septembre 1852. […] jour où lui-même et ses cinq compagnons prennent l’omnibus pour la gare du Nord. Arrivés à Anvers le lendemain, il y restent, le temps de préparer le navire, jusqu’au 23, date où le "Philotaxe" lève l’ancre pour se diriger vers la mer du Nord. Peu après, une bourrasque les contraint à se rabattre sur Plymouth, du 1er au 10 octobre.
Puis la traversée recommença pour durer 129 jours. En arrivant à Singapore (orthographe de l'époque), le missionnaire adressa son journal de voyage à ses parents (on n’en a plus trace aujourd’hui, mais les lettres écrites à sa famille et à ses amis donnent une idée du voyage, du moins dans sa partie la plus exotique). […]. "J'étais en face de Madère, dit-il, lorsqu'une pensée me traversa l'esprit, je me retirai à l’écart. Je n'étais pas loin des côtes d'Afrique, j’avais là un frère tendrement aimé, et que je n’avais point embrassé avant mon départ" (Claude, que l’on a rencontré 3 ans plus tôt à Paris, est effectivement zouave en Afrique à ce moment là, avant de participer à la guerre de Crimée) […]
Le Philotaxe passe l’équateur, « la ligne », sans incident. Les missionnaires sont reconnaissants au commandant du bateau de ne pas organiser les « ridicules cérémonies » auxquelles on a coutume de soumettre les passagers qui la franchissent pour la 1ère fois.
Ils arrivent à Singapour le 12 février 1853. "Singapore, ville où l’on trouve des gens de toutes nations, des peaux de toutes couleurs, et des costumes de toutes sortes" (voir lettre du 20 avril 1853).
Pressé de rejoindre « son Tong-King », Joseph  saisit avec bonheur la première occasion qui se présente pour gagner Hong-Kong. Il partit avec MM. Vénard et Lavigne, à bord d’un navire anglais […]
Le séminaire des Missions Étrangères entretient à Hong-Kong, comme à Singapore et à Chang-Haï (orthographe de l’époque) une maison de procure, qui est le centre, l’entrepôt et le magasin général des missions de l’Extrême Orient. C'est là que les missionnaires sont reçus à leur arrivée, là qu'ils séjournent, en attendant le moment favorable pour se rendre à destination. M. Theurel fut obligé d'attendre, pendant quatre mois, le passage des barques chinoises qui vont commercer au Tong-King. Dès les premiers jours, voulant faire connaissance avec le pays, il mangea une baie de palmachristi  qui lui procura "une quinzaine de vomissements" destinés à lui apprendre "qu’on ne plaisante pas avec les pays chauds". […].
Lorsqu’il fallut se séparer, M. Vénard (…) voulut faire des adieux en forme à son ami et, la veille du départ, il lui chanta, sur l’air de Gastibelza, les couplets suivants (à droite du texte composé par Théophane Vénard, nous avons reproduit quelques couplets de la ballade originale de Victor Hugo, réactualisée par Georges Brassens) Paroles de Théophane Venard

Gastibelza, la ballade  de Victor Hugo, reprise par Georges Brassens :

Gastibelza l’homme à la carabine
Chantait ainsi

Quelqu’un a-t-il connu Dona Sabine
Quelqu’un d’ici ?
Chantez, dansez, villageois la nuit gagne
Le Mont Falu
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.

 Quelqu’un de vous a-t-il connu Sabine
Ma Senora
Sa mère était la vieille maugrabine d’Antéquarra
Qui chaque nuit criait dans la Tour Magne
Comme un hibou Le vent qui vient à travers la montagne Me rendra fou.

Vraiment la Reine eut, près d’elle, été laide
Quand vers le soir
Elle passait sur le pont de Tolède
En corset noir
Un chapelet du temps de Charlemagne
Ornait son cou
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.

Un jour, ce sera Joseph Theurel qui écrira les actes du martyre de son ami. 

Joseph est encore à Hong-Kong quand il écrit à son frère une lettre datée du 26 juillet 1853, où il évoque la situation des missions du Tonkin Occidental où il doit se rendre (extraits): 

"[..] Par ma lettre même vous voyez que je suis encore en Chine. Je pense partir pour mon Tonquin dans deux mois environ, c'est-à-dire vers l'époque à laquelle vous lirez ces lignes ... Il est venu des nouvelles de cette chère mission depuis le mois dernier. La persécution n'y est pas vive en ce moment, et malgré les édits, un bon nombre de mandarins sont dans la disposition de ne poursuivre les missionnaires qu'autant que leur tolérance compromettrait leurs responsabilités auprès du roi. Quoique celui qui prenne un européen et le dénonce reçoive 300 taëls, ou 2 400 francs, fortune considérable pour le pays, les traîtres sont rares et lors même qu'un missionnaire est dénoncé, et bloqué par le mandarin dans le village receleur, tout n'est pas perdu. Les vieux missionnaires surtout savent parfaitement se tirer d'affaire, soit en donnant le change, soit en fuyant par le fleuve ou par des sentiers détournés. Les femmes sont souvent d'un grand secours. Ainsi il est arrivé que Monseigneur Retord et un autre missionnaire étant bloqués dans un village, 2 000 femmes chrétiennes se réunirent, marchèrent en armes vers les prisonniers, et les ramenèrent en triomphe à la barbe du mandarin et de ses soldats à qui la décence ne permettait pas de se battre contre des femmes. Le plus jeune des pères, M. Salinier d'Alby est mort de la peste le 8 mai dernier. Il y avait à peine 18 mois qu'il était dans la mission. Cette mort si prématurée, jointe à celle des deux martyrs de 1851 et 1852, réduit à cinq le nombre des missionnaires du Tonkin occidental, non compris l'évêque et le coadjuteur et encore l'un des cinq, M. Legrand de Nantes, vient d'arriver à Hong-Kong pour se remettre à la procure de ses 8 ou 9 années de mission passées presque en entier dans la compagnie des fièvres et autres maladies. [...]"

Dans la suite de la même lettre, il donne quelques détails sur lui-même, sa façon de se vêtir, de se nourrir, etc:
"Vous me demandez mon cher frère si je n'aurais pas à ma disposition un daguerréotype pour vous envoyer mon portrait pris sous le costume annamite. Je pourrais le faire absolument, car il y a présentement un daguerréotype à Hong-Kong; mais comme probablement ce serait quelque portrait fort médiocre payé très cher, et que je n'ai pas d'argent, je ne le ferai pas. D'ailleurs il y aurait peu de différence avec le portrait fait il y a un an. J'avais pris un peu de bonne mine dans la traversée, la chaleur me l'a fait perdre. Je n'ai que la barbe qui pourrait changer ma physionomie. Vous auriez désiré voir mon nouveau costume, mais plus tard je vous le dépeindrai si bien que ce sera la même chose. Maintenant je porte encore la soutane, au moins à l'extérieur; et à la mission une toge chinoise d'un blanc tant soit peu jaune et dont je crois vous donner quelque idée en vous rappelant la blouse de ce pauvre Chantôme qui courait en passant sous l'arche d'entrée de la Rochelle de peur qu'elle ne s'avisa de lui tomber dessus. Seulement cette toge est fendue de bas en haut sous le bras droit et porte cinq boutons. Nous la prenons pour n'avoir pas aussi chaud. La température moyenne de l'endroit le plus frais de la maison est de 30 degrés centigrades. Au soleil il y a pour faire sauter la cervelle à un européen, et on a des exemples de cette nature. Les annamites qui sont ici me disent qu'il fait un peu plus chaud au Tonkin qu'à Hong-Kong; mais je crois que ce n'est pas courant. Notre nourriture est à peu près européenne. Bientôt je vais apprendre à manoeuvrer des bâtonnets pour le temps où je mangerai le riz à l'eau et le poisson [...]"

Dans une lettre adressée à un ami, M. Dallet, déjà installé « dans les Indes », le missionnaire rend ainsi compte de la dernière partie de son voyage et de son arrivée au Tonkin (extraits):
"Je suis parti de Hong-Kong dans les premiers jours de septembre, sur une jonque où l'on m'alloua, pour moi et mon courrier, cinq pieds de long, quatre pieds de large et vingt sept pouces de haut, tout cela moyennant cent piastres. Comme je ne pouvais ni m'agenouiller ni m'asseoir, je demeurai couché, et j'ai dormi prodigieusement. Les Chinois ne furent à mon égard que curieux et importuns, je ne fus pas molesté gravement. Nous avons rencontré souvent des pirates, mais parce qu'ils nous voyaient armés de vingt-deux  canons européens et flanqués de huit embarcations qui marchaient de conserve avec nous, ils n'osèrent pas nous attaquer. A Hai-Nan, la jonque commerça pendant deux jours, et, le surlendemain, au milieu d'une nuit très noire, et par un grand vent contraire, nous échouâmes. Il y eut à bord une épouvante générale et je promis à la sainte Vierge trois messes si j’arrivais au Tong-King. Les chinois, tout en criant comme des ânes, travaillèrent comme des lions, et nous sortîmes sans avarie de ce mauvais pas.
Après seize jours de navigation, nous arrivions à un port du Tong-King oriental. Descendu avec mes effets dans deux barques chrétiennes, j’arrivais en quinze heures chez  Mgr Hermosilla, évêque dominicain. Je ne pourrais pas vous dire avec quelle bonté je fus accueilli, c'est pourquoi je ne l'entreprends pas. Monseigneur appela son coadjuteur, puis le provicaire, pour rendre la fête plus gaie. Je passai là douze jours, et repartis en barque, toujours la nuit, pour le Tong-King occidental.
Dès la première nuit, nous fûmes soudain assaillis par une tempête qui nous fit faire à tous un fameux acte de contrition. Les vagues battaient les flancs de notre barque, à faire dresser les cheveux sur la tête. Ah ! Cher ami, quelle journée ! Nous embarquions des lames épouvantables ; il arriva un moment où le niveau intérieur de l’eau était presque à la hauteur du niveau extérieur, il fut question de jeter les effets à la mer. Pauvre imprimerie ! Peu s’en fallut qu’elle ne restât là ! Pourtant les Annamites chantaient leurs prières du ton le plus lamentable, et moi, tout en priant aussi, je les excitais à travailler et épuiser cette masse d’eau qui nous coulait bas. Le bon Dieu et la sainte Vierge se souvinrent encore de nous… Le vent se calma, nous étions sauvés… J’eus cette  fois une terrible peur. Personne n’eût pu donner de nos nouvelles, ni même dire ce que nous étions devenus. En changeant de barque quatre ou cinq fois, je finis par arriver chez Mgr Retord le 13 octobre. Il y avait plus d’un an que j’étais en route.
Comme le village de Ké-Vinh est tout chrétien, Monseigneur vint me recevoir au fleuve avec le P. Néron et le collège de cent cinquante  élèves. Un jour passé avec Monseigneur fit oublier toute une année de pérégrinations. Voilà pour le voyage. Quant au Tong-King, j’aurais de quoi causer avec vous trois jours et trois nuits. Mais il faut abréger. Mgr Retord, visitant alors une grande partie de son vicariat, me prit avec lui. Cela n’eut peut-être pas l’avantage de m’apprendre beaucoup la langue, mais j’appris à connaître la mission, la plupart des confrères, bon nombre de prêtres indigènes, de chrétiens avec nos principaux collèges."

L’auteur de l’ouvrage sur Joseph Theurel s’arrête, quelques pages durant, sur le Tonkin occidental, le pays, ses habitants et leurs modes de vie, sur la façon dont s’y intègrent  les missions et sur la manière dont elles sont administrées. Trait de l'époque, sensible dans ce texte, les chrétiens voient dans les autres rites religieux de bizarres et grossières gesticulations. Le climat de persécutions dont sont victimes les chrétiens et, au premier chef les missionnaires européens, apparaît toujours en toile de fond dans la vie des missions.
La mission du Tong-King occidental s'étend du 19ème degré 30 minutes au 23ème degré de latitude nord, ce qui lui donne environ quatre vingt-huit lieues de longueur; elle n'en a que vingt-cinq ou trente de largeur. Au nord, elle touche la Chine; au midi, elle est limitée par l'Océan et le Tong-King méridional; à l'ouest, par les montagnes du Laos; à l'est, par le Sông-Ca, fleuve principal du pays, qui la sépare des missions du Tong-King oriental et du Tong-King central, tenues par les dominicains espagnols. La superficie est d'environ 2000 lieues carrées, divisées en sept provinces ou départements. La région des montagnes est couverte de magnifiques forêts qui servent de repaire aux animaux féroces de toute espèce, excepté le lion. Les éléphants, les sangliers, les buffles et les boas y sont communs, les tigres en sont les hôtes les plus redoutés et les plus nombreux.

La plaine est sillonnée par des fleuves dont le débordement périodique communique à la terre une fertilité prodigieuse. Le blé et la vigne n’y croissent point; mais, en revanche, ces terres chaudes et marécageuses produisent une immense quantité de riz, de légumes et de fruits excellents.

La vie y est à un bon marché fabuleux. Avec deux sous par jour, un homme peut vivre honnêtement. Aussi, la population spécifique est-elle trois fois plus forte qu'en France, et les évaluations les plus faibles font monter à six millions le total des habitants du seul Tong-King occidental. Les mariages se font de bonne heure, les familles sont nombreuses, et l'entretien des enfants est d'autant plus facile qu'avec quarante sous de coton on les habille pour un an, qu'une cabane de bambous, élevée en quelques heures, suffit à les abriter, et que la terre, recouverte d'une mauvaise natte, leur tient lieu de lit, de table et de chaise.
Dans les plus fortes chaleurs, le thermomètre monte jusqu'à 32° Réaumur; il ne descend jamais plus bas que 8 degrés au-dessus de zéro, dans l'hiver ou saison des pluies. Les brusques variations de température et les exhalaisons marécageuses engendrent de fréquentes maladies. Le choléra et la fièvre typhoïde y font souvent d’affreux ravages. Si les indigènes résistent mieux, les Européens ne peuvent tenir longtemps, et il est rare que les missionnaires parviennent à un âge avancé;  presque tous meurent usés par les travaux et dévorés par les fièvres après dix ou quinze ans de résidence dans ces pays malsains.
La religion des habitants est assez difficile à préciser. Les lettrés et le monde officiel rendent un culte solennel à Confucius; chaque village a une pagode avec un bonze pour la desservir et honorer Bouddha. Le culte le plus répandu est celui des esprits ou génies tutélaires et celui des ancêtres, mais les doctrines sont aussi incohérentes que les divinités sont nombreuses, et grotesques et bizarres.
C'est au milieu de quinze millions de païens adonnés à ces grossières superstitions que vivent les 400000 chrétiens qui forment l'Église du Tong-King, partagée en quatre missions. En général, le peuple ne leur est pas hostile, ce sont les classes lettrées et les mandarins qui provoquent toujours les mesures de rigueur, et suscitent les persécutions. Dans les temps les plus calmes, les missionnaires ont presque toujours dû se cacher, et se sont trouvés soumis à cette surveillance jalouse dont les habitudes sont invétérées chez les Orientaux. Mais, depuis les sanglants édits portés en 1832 et 1833 par le roi Minh Mênh, la persécution a duré jusqu'en 1863, et il ne s'est guère passé d'années où l'on n'ait compté plusieurs martyrs. La suite du récit nous en donnera de tristes preuves.
La première difficulté qu'ait à vaincre le missionnaire n'est pas seulement de s'acclimater, mais d'apprendre le chinois et la langue annamite, "langues si difficiles, remarque M. Vénard, qu'on les dirait inventées par le diable pour décourager les pauvres missionnaires". Malgré ces difficultés et les déplacements continuels exigés par une visite pastorale, M. Theurel fit des progrès si rapides qu'au bout de trois mois et demi de présence au Tong-King, il fut en état d'entendre les confessions, et, quelques jours après, l'évêque le laissa seul avec un prêtre indigène.
"J'ai commencé à prêcher, écrit-il à M. Dallet, le premier dimanche de carême, et depuis, je fais l'administration d'une chrétienté. Ce dernier mois surtout, j'ai confessé toutes les nuits depuis six heures à minuit. Il faut vraiment que j'aie une fameuse constitution !"

Depuis vingt ans que durait la persécution, la plupart des églises avaient disparu. On y suppléait par des hangars en charpente, supportant un toit de feuilles de palmier. L'autel s'élevait sous le hangar central, et  l'enceinte circulaire ménagée tout autour pouvait contenir de trois à cinq mille personnes. Tout cela se pose sur  le sol, et peut se démonter et se remonter en un seul jour, comme une cage d'oiseaux. On comprend que, dans ce léger édifice, il n'y ait point d'ornements. Les bancs, la chaire à prêcher, les confessionnaux sont des meubles de luxe. Le prêtre parle debout devant l'autel ou assis dans un fauteuil de bambou, les fidèles sont à genoux ou assis sur des nattes. D'ordinaire le prêtre confesse à la fenêtre de sa chambre. On y adapte un treillis de bambou avec un rideau de soie. […] Les cloches sont inconnues dans ce pays. Pour appeler les chrétiens à l’office, on se sert d’une grande caisse de bois creux sur laquelle on frappe à coups redoublés – comme on fait en Franche-Comté quand on donne le charivari. Lorsqu’on n’a rien à craindre des mandarins, on se sert des tambours et des tam-tams qui figurent dans toutes les fêtes solennelles.
(NB. Charivari : Manifestation bruyante lors d’un mariage, ou d’un remariage, liée à une très ancienne coutume demeurée vivace dans les villages jusqu'à la fin du 19e. C’était alors une sorte de sanction collective d'une morale remise en question soit par un mariage, soit par une situation conjugale conflictuelle, soit par le comportement d'une jeune femme célibataire. Un groupe d'hommes du village ou du bourg s'en allait alors faire tapage et scandale chez ceux qui en étaient la cible, organisant des manifestations bruyantes, souvent vulgaires, des défilés assourdissants où chaque participant faisait le plus de vacarme possible à l'aide des instruments les plus hétéroclites, hurlant, chantant à tue tête des improvisations de son cru d'une verdeur souvent rabelaisienne. La cohorte agressive parachevait ses démonstrations d'hostilité par un charriage d'âne sur lequel on avait juché à l'envers un comparse, quand ça n'était pas la victime en personne)
A l’église, les hommes ont la tête couverte de leur turban, les femmes délient les longues tresses de leurs chevelures, et les laissent flotter sur leurs épaules. Tous célèbrent alternativement les louanges de Dieu dans l’idiome du pays et, comme la langue annamite est une langue chantante, il résulte de cet accord de voix traînantes et plaintives une harmonie indéfinissable dont les accents vont droit au cœur… […]
L’auteur, reprenant le fil de son récit, nous entretient ensuite des formations dispensées par les missions.
Pour amener les lettrés païens à la connaissance de la religion, Mgr Retord avait créé une académie, et les deux premiers grand-maîtres de l’université annamite furent deux Franc-comtois, Mgr Jeantet et M. Néron. […] L’intelligence et l’activité de M. Theurel furent mises à profit par le Vicaire Apostolique dans l’intérêt des études annamites [...] M. Theurel établit sa presse européenne dans le grand village de Ké-Vinh […] il travaillait au milieu de ses élèves et  de ses ouvriers, […] également prêt à éditer un livre nouveau ou à faire rentrer son imprimerie sous terre au premier signal de persécution. C’est ce qu’il fit vers la fin de 1854. Prévenu à temps de l’arrivée du mandarin qui venait pour saisir ses ateliers, il put cacher tout son attirail et se sauver dans les bois. "Pour m’être enfui dans une région malsaine, écrit-il à M. Dallet (septembre 1855), j’ai fait une maladie d’un mois ; mais, après cela, j’ai déterré mon imprimerie et je la fais rouler comme jamais. A la fin de l’an passé, avant la déroute, nous avons fondu environ quarante mille caractères…. Voyez si c’est de la plaisanterie !"

L’audace du jeune missionnaire l’exposait sans doute : Durant le carême de 1855, il fut l’objet d’une véritable chasse de la part des mandarins. Voici la manière joyeuse dont il en rend compte à sœur Onésime :
"(...) Je vous ai dit, dans une lettre de ces jours derniers, que j'en étais à mon treizième logement depuis dix semaines. J'en suis arrivé à quatorze, et, à l'instant même, on vient d'apporter une nouvelle qui me force à n'être plus ici demain. Je vais envoyer mes lettres, puis, à la garde de Dieu, comme toujours. Voyez un peu si ma main tremble plus que de coutume..."
Cette tourmente ne fit pas de martyrs. Les mandarins, malgré leur titre pompeux de Pères du peuple, surent l'exploiter comme toujours, et en tirer une belle somme d'argent. Dans la déroute générale de l'université annamite, M. Néron, son grand maître, fut arrêté en descendant le fleuve; on le relâcha moyennant finance. Mgr Jeantet, serré de près dans son collège de Ké-Non, put gagner les montagnes, et même racheter la vie d'un prêtre et d'un diacre, avec son collège tout entier, mais il lui en coûta l'énorme somme de dix mille francs.

Au milieu de ces angoisses sans cesse renaissantes, M. Theurel eut une grande joie. Son compagnon de route, l'ami de cœur qui lui faisait à Hong-Kong de si touchants adieux, M. l'abbé Vénard, était arrivé dans la mission de Mgr Retord, à laquelle il n'avait point d'abord été destiné. La correspondance des deux amis nous a laissé des traces de leur joie mutuelle. M. Vénard écrit au P. Dallet : "Je suis arrivé depuis près d'un mois; je mène joyeuse vie, et je savoure avec délice les plaisirs du Tong-King. […]". Joseph Theurel écrit de son côté au même M. Dallet: "Qui l’eût dit ? Qui l’eût pensé ? Qui eût pu le croire ? Il faut pourtant bien que, vous rappelant ce que sont les probabilités, vous soumettiez votre imagination à vous représenter que le père Vénard et moi nous sommes au Tong-King occidental, tous les deux dans un même village, dans une même chambre. Vous raconter le plaisir ! Oui, mais ça vous fendrait le cœur de n’être pas de la partie."
Les mois qui suivent constituent  un répit dans la tourmente, au cours duquel Joseph Theurel se consacre de plus en plus à la pédagogie, et se voit confier des responsabilités : En 1856 Mgr Retord le nomme supérieur du collège de Hoang-Nguyen. Cette mission, comme d'autres repérables sur la carte ci-dessous, est longée par le fleuve rouge.

Carte des missions

"Des missions aux montagnes"

...C’était une mission considérable, puisqu’elle se composait de deux prêtres européens, trois prêtres annamites, et une douzaine de catéchistes, avec cent élèves et plus. "Excepté la répartition des élèves en six ou sept classes que nous faisons comme en France, nos collèges ne ressemblent guère aux vôtres. Figurez-vous de petites baraques de bambou cachées dans des touffes de verdure et groupées autour de la baraque principale qui sert d’habitation au supérieur. Chaque classe est dirigée par un ou deux catéchistes qui ont déjà achevé leurs études. Le manque de livres et l’absence de dictionnaires rendent les études très-longues et très-pénibles, il faut tout écrire, et tout confier à la mémoire." Dans les écoles, l’enseignement principalement centré sur la religion, fait place au latin, aux mathématiques, et à la géographie, "et un peu d’astronomie, science pour laquelle les orientaux ont toujours eu beaucoup de goût", par contre "la question des classiques, qui fait verser des flots d’encre sur les bords de la Seine, est parfaitement ignorée sur les rives du Sông-Ca." […]

Fin juin 1856. Les missionnaires, réunis autour de Mgr Retord, célèbrent la fête de Saint-Pierre, et passent quelques jours ensemble. Ces moments sont gais, d’autant qu’ au cours de ces journées arrivent d’excellentes nouvelles de France : Succès des armées alliées contre la Russie et  prise de Sébastopol (la guerre  de Crimée oppose la France et l’Angleterre à la Russie, pour la défense de l’empire ottoman), gage de paix retrouvée, naissance d’un prince impérial, mais aussi et surtout la mission confiée à M. de Montigny, consul général en Chine, de négocier un traité avec la cour de Hué pour donner sa liberté à l’église annamite… Alors qu’en mai Joseph écrivait à sa sœur "le martyre est infaillible, et c’est si vite fait !", en septembre il voit s’éloigner le danger : "Dorénavant, nous espérons sérieusement la liberté de religion, partant, je n’ai plus de chance de me faire martyriser ; déjà je suis résigné à mourir de caducité au fond d’un collège ou ailleurs…".
Hélas… Cette lettre n'était point encore arrivée en Europe que la face des choses avait déjà changé.
Une inondation désastreuse, et telle que les anciens affirmaient n'en avoir jamais vu de semblable, surprit les missionnaires au moment où ils allaient se séparer. Elle semblait présager les désastres qui devaient suivre pendant six années. La réunion générale était comme un banquet d'adieu aux approches de la mort, et les missionnaires ne devaient plus se trouver réunis autour de leur évêque bien-aimé. Jetons un coup d'œil sur cette résidence de l'évêque d'Acanthe qui va disparaître dans la persécution, et dont M. Theurel devra un jour relever les ruines.
"Mon palais épiscopal, dit Mgr Retord, est long de trente-cinq pieds, large de douze, haut de huit à peu près, il est tout en bois et couvert de belles feuilles de palmier, (...). Trois corps de bâtiments plus modestes l'entourent. Ils servent d'habitation à nos catéchistes, au nombre de six ou huit (...). La cour de mon palais est plantée de quatre beaux aréquiers; devant ma porte s'étale un petit jardin tout semé de fleurs odorantes, avec un tertre qui simule une montagne en miniature. (...) Ma table n'est pas splendide, néanmoins elle est passable. Ce qui nous manque ici, c'est le pain, le vin, le laitage. Au lieu de pain, nous mangeons du riz; au lieu de vin, nous buvons de l'eau et aussi du thé; au lieu de lait, nous avons la liqueur du coco quand c'est la saison. »
Ce beau palais fut envahi par les eaux et ce fut avec bien de la peine qu'on put préserver l'église. Quand le Vicaire Apostolique put revenir, il trouva partout la désolation et la famine. Beaucoup de maisons avaient été emportées, les animaux domestiques noyés, les arbres déracinés, et la moisson manquait partout.

Tandis qu'on songeait à réparer ces désastres, des lettres surprises par les mandarins de la province voisine signalèrent le village de Ké-Vinh comme un repaire d'Européens, et le 27 février 1857, ce village était cerné, ses maisons et son église abattues, la communauté pillée et les missionnaires obligés de s'enfuir  dans les montagnes.

A partir de ce moment, les missionnaires ont une appréciation très claire du mal que peut leur causer l'intervention française: La destruction de la grande communauté de Ké-Vinh était le premier fruit de la mission de M. de Montigny auprès de la cour de Hué. M. de Montigny était chargé par le gouvernement français de réclamer la liberté religieuse pour les chrétiens et les missionnaires, persécutés depuis vingt-cinq ans. Deux petits bâtiments de la marine impériale devaient l'escorter et appuyer sa demande. Le mauvais temps, qui jeta le consul vers Manille, l'empêcha de trouver ses deux navires réunis. Lorsqu'il vint présenter ses lettres de créance et faire des propositions de paix, il n'avait point avec lui ce prestige de la force et de la puissance […] Les avances de l'ambassadeur furent rejetées, on n’ouvrit même pas ses lettres, et la tentative aboutit à un échec complet. Ce n'était point la faute de M. de Montigny, homme de cœur et d'énergie, qui recula seulement devant l'impossible. Il voulut au moins couvrir les missionnaires d'une protection morale, en prévenant le roi qu'il rendrait un compte sévère à la France du sang qu'il aurait répandu à la suite de son passage.
(Tu-Duc est roi d’Annam depuis 1847. Il a succédé à son père Thieu-Tri qui a régné de 1841 à 1847, et, avant lui, à son grand-père Minh-Mênh. Si tous trois ont détesté les européens et persécuté les missionnaires, Tu Duc aura été des trois le plus sanguinaire.)

arrestations et persécutionsL'intention était excellente, mais comme Tu-Duc  savait que l'éloignement de l'Europe affaiblit beaucoup la valeur de ses menaces dans ces pays lointains, il se promit bien de n'en pas tenir compte, puisque, le lendemain du départ de M. de Montigny, les anciens édits de persécution étaient renouvelés et aggravés par de nouveaux édits plus vigoureux encore, et quatorze jours après sa sortie du port, on saccageait la communauté de Ké-Vinh. Si les Européens échappèrent, le directeur annamite du collège, le vénérable P. Tinh, fut emmené avec le maire et l'adjoint du village et deux catéchistes. On lui trancha la tête le 6 avril 1857, et ses trois compagnons furent envoyés on exil.

Voici comment M. Theurel résume les derniers événements dans une lettre adressée à sa sœur le 15 juin 1857 :
"Pour ce qui regarde notre pauvre pays annamite, les choses prennent une mauvaise tournure. Les navires français qui se sont présentés à Touranne (On écrit plutôt aujourd’hui Tourane) n’ayant fait qu’agacer la susceptibilité de notre petit roi et la fureur de ses mandarins, nous avons vu, comme on devait s'y attendre, nos malheurs redoubler et nos liens se resserrer ... Notre grande communauté est dispersée, les mandarins y ont abattu treize maisons; un de nos prêtres a été décapité, trois confesseurs de la foi envoyés en exil. Mgr Diaz, notre voisin, évêque du Tong-King central, attend en prison sa sentence de mort. Sa grande communauté a été rasée avec une perte immense. Attendons un peu, peut-être verrons-nous la fin du monde dans ce malheureux pays. […] Le collège où je suis est encore en paix jusqu'à présent, grâce à la protection de saint Joseph, qui lui a été donné aussi pour patron. Nous nous trouvions cinq Européens, y compris Mgr Retord (descendu des montagnes pour assister son provicaire qui est à l'agonie), mais dès le jour de l'enterrement il a fallu se séparer; je reste seul avec M. Vénard. Que Dieu garde ce pauvre collège! C'est de tous les établissements un peu considérables de la mission, le seul qui n'ait pas encore été ébranlé par la tempête".

Le reste de l'année 1857 et les premiers mois de 1858 se passèrent dans des transes continuelles. Les lettres écrites à cette époque par notre missionnaire furent interceptées par les mandarins et ne nous sont pas parvenues. Il vivait au milieu de populations tremblantes, et souvent, pour ne point les exposer aux terribles vengeances des mandarins, il se sauva dans les montagnes ou se cacha dans les réduits souterrains creusés par ses catéchistes. Aussi intrépide que son évêque, qui persistait à demeurer dans les ruines de sa grande communauté, le jeune provicaire restait à son poste avec M. Vénard, lorsqu'un nouvel édit, lancé par Tu-Duc et suivi de la capture des lettres que les deux missionnaires envoyaient à Hong-Kong, amena la destruction du collège de Hoang-Nguyen. Le porteur des lettres fut mis à la torture, et indiqua aux mandarins les villages qui servaient de retraite aux Européens et, en particulier, les trois collèges de Vinh-Tri, de Ké-Non et de Hoang-Nguyen, où se trouvaient Mgr Retord, Mgr Jeantet et MM. Theurel et Vénard.
En même temps, un chrétien apostat se mit à prendre le rôle de Judas, et s'offrit à diriger lui-même les recherches des persécuteurs. Les renseignements donnés par ces traîtres étaient trop exacts pour qu'une méprise fût possible. Le 10 juin 1858, à la nuit, un chrétien arrive en toute hâte de la préfecture, et annonce que les mandarins sont en marche pour bloquer le collège. Deux heures après, nouvel avis confirmant le premier; le supérieur juge alors qu'il est temps de donner le signal de la retraite. Il y avait là deux Européens, trois prêtres annamites, quinze catéchistes et cent dix élèves, avec tous les effets de la mission. En trois heures, tout fut caché dans les antres souterrains; chaque maître et chaque élève prit ensuite son léger bagage sous le bras et s'empressa de détaler. Comme un bon capitaine, M. Theurel sortit le dernier, en riant de la mésaventure qu'allaient rencontrer les mandarins et leurs soldats. Ils arrivèrent au point du jour, le 11 juin, au nombre d'environ deux mille, sans compter douze ou quinze cents jeunes gens qu'ils avaient recrutés sur leur route pour garder les avenues. Au lieu du riche butin qu'ils croyaient emporter, ils ne trouvèrent que des baraques vides, et leurs exploits se bornèrent à saisir le vieux portier du collège, un aveugle qui pilait le riz des élèves, une vieille femme et sa fille chargées de garder l'église de Saint-Joseph. Deux écoliers qui s'étaient attardés furent pris à travers champs, et mis à la cangue. L'église, le collège, les maisons furent livrées aux flammes, et les hautes plantations de bambous derrière lesquelles s'abritait l'établissement furent coupées jusqu'aux racines. […]
L'insuccès de cette expédition irrita les mandarins. Ils en firent d'autres, dont le résultat fut l'arrestation d'une cinquantaine de personnes: Trois prêtres eurent la tête tranchée, un diacre et deux catéchistes moururent en prison, le reste fut envoyé en exil.

Un nouvel édit de persécution fut encore motivé par l'approche des troupes réunies de France et d'Espagne qui venaient, disait-on, venger la mort de Mgr Diaz. Pour montrer aux Européens qu'il ne les craignait point, Tu-Duc ordonnait de faire subir le supplice de Lang-Tri (couper par morceaux) aux missionnaires qui seraient saisis. Mgr Melchior, Vicaire Apostolique du Tong-King oriental, subit ce supplice le 26 juillet 1858, un mois avant l'arrivée des alliés à Touranne (on écrit aujourd'hui Tourane); il fut dépecé tout vivant par les bourreaux.

A partir de ce moment, l'administration des chrétientés devint à peu près impossible. Les chrétiens, sans cesse épiés et surveillés, ne pouvaient offrir d'asile aux missionnaires, qui furent réduits à se cacher dans les maisons de quelques païens bien intentionnés. M. Theurel passa ainsi trois jours et deux nuits chez un païen, mais il ne montra point son visage. On le prit pour un Annamite; sans cela il eût été chassé sans pitié, et saisi par les satellites (Garde d’un prince) qui le poursuivaient.
Dans cette extrémité, Mgr Retord, voyant qu'il était impossible de rester dans la plaine, conseilla aux missionnaires de se rapprocher des montagnes.

La flotte alliée, qui arrivait à Touranne, désirait ardemment sauver l’illustre évêque d'Acanthe et ses missionnaires; mais il leur était impossible de gagner le rivage gardé par de nombreux satellites. […]  tout le monde se réfugia vers les montagnes, décidé à mourir, pour épargner aux chrétiens les vengeances du roi d'Annam.

Les montagnes du Tong-King sont couvertes de forêts impénétrables, de bois épineux, où les tigres et les serpents pullulent. Les roches aiguës dont elles sont hérissées ont reçu des Annamites le nom significatif d'Oreilles de chat. C'est sur ce rude tapis que les missionnaires devaient marcher nu-pieds, pour échapper aux satellites royaux. Les eaux croupissantes, dont on trouve des flaques dans ces montagne, sont malsaines et presque toujours mortelles pour ceux qui en boivent. Ces tristes lieux étaient le seul endroit où les missionnaires pussent trouver un refuge. Chaque jour les chrétiens, qui habitent les lisières de ces forêts portaient quelques provisions aux fugitifs, et certes on n'accusera pas ces braves gens de manquer de cœur, puisque sept d'entre eux se firent dévorer par les tigres, pour porter à manger au Vicaire Apostolique.
Poursuivis et serrés de près par l'apostat qui les avait trahis, MM. Vénard et Theurel se réfugièrent aussi dans les montagnes après la ruine de leur collège. Voici comment M. Vénard décrit leur séjour dans ces parages, où ils avaient rejoint M. Titaud:

« Quant à nous, MM. Titaud, Theurel et moi, il nous a fallu aussi gravir les montagnes, marcher sur les oreilles de chat, et installer un ermitage dans une clairière des forêts. Nous y demeurâmes de huit à quinze jours en paix, et chaque jour nous apportions quelque perfectionnement à notre vie de Robinsons. […] Chaque matin nos vivres nous étaient apportés par des chrétiens du village de Dông-Chiem, distant d'une lieue, et nous avions déjà défriché du terrain pour planter des ignames, quand, une certaine matinée, nous reçûmes la visite inattendue de six païens armés de fusils et de couteaux de chasse, qui nous dirent être à la poursuite d’un tigre. Nous les reçûmes poliment, et un instant après, prenant un prétexte pour nous écarter dans la forêt, nous descendîmes du plateau où était notre ermitage au pied de la montagne baignée par les eaux de l'inondation annuelle, en un lieu où nous faisions tenir une barque toujours prête à nous recevoir en cas de danger. Ces païens n'étaient rien moins que des chasseurs, c’étaient des espions envoyés à notre recherche. Dès lors, nous résolûmes d'habiter sur notre barque dans les roseaux, tantôt ici, tantôt là; et deux fois par jour un jeune homme nous apportait notre nourriture, feignant d'aller pêcher. Nous menâmes cette vie d'oiseaux aquatiques quelques semaines, au bout desquelles nous reçûmes des nouvelles alarmantes, qui nous obligèrent de nous séparer pour aller essayer si la vie de reclus dans les maisons des chrétiens nous offrirait plus de sécurité. » Théophane Vénard va alors trouver refuge dans un village où des religieuses le cachent. Joseph Theurel, lui, passe de cachette en cachette... Quant à Mgr Retord, il va errer pendant quatre mois dans ces montagnes, dont les exhalaisons malsaines triomphèrent enfin de sa vigoureuse santé. Avant de mourir, il écrivit une lettre magnifique, qui est comme l’inventaire des ruines accumulées par la persécution, et donna les avis les plus utiles à l'expédition française, qui n'en profita guère. Assisté d'un seul missionnaire qui lui donna l'extrême-onction, il rendit le dernier soupir dans les forêts du Tong King, le 22 octobre 1858, laissant après lui une renommée qui semble dépasser celle de tous les autres évêques missionnaires et qui lui avait valu, de la part même des païens, le titre de Grand Roi de la Religion.

Un document tout à fait exceptionnel, bien que partiel (les pages présentées ne sont pas toujours consécutives), montre sous forme de "bande dessinée" les missionnaires aux montagnes, et en particulier Théophane Vénard en compagnie de notre Joseph Theurel, dans cette chasse dont ils sont le gibier. La première page de ce document (cliquer une première fois pour ouvrir l'image dans une fenêtre, puis cliquer une deuxième fois pour obtenir un format adapté à la lecture): le récit commence le 11 juin 1858, moment qu'évoquera Joseph comme étant celui de "la débâcle": On assiste à une fuite insensée des missionnaires menacés par les bêtes sauvages autant que par leurs poursuivants, et trouvant malgré tout de l'aide auprès des populations qui y risquent leur vie. La page qui devrait suivre manque. En page 2 les trois missionnaires qui avaient fui ensemble ont décidé de se séparer. On suit Théophane Vénard qui se réfugie dans un village où des religieuses le cachent, et l'on retrouve Mgr Retord, souffrant de maladie et de découragement, errant depuis des semaines dans la montagne avec un seul de ses compagnons. En 3ème page la maladie et l'épuisement ont raison de lui, et son compagnon va être seul pour l'assister et l'enterrer sur place... On va chercher Joseph Theurel, caché dans une cage à buffles, pour le remplacer, et l'on nous raconte les conditions, pour le moins inhabituelle de son sacre. Evêque ou non, d'ailleurs, il faut continuer à vivre caché, à changer sans arrêt d'endroit, tout en tâchant d'administrer les responsabilité de sa charge... En page 4, fuir et se cacher toujours, sentinelles et espions sont partout pour traquer Joseph qui a retrouvé la compagnie de Théophane et d'un autre de ses compagnon. La page 5,  nous entraîne plus tard (des pages manquent en effet), lorsque Théophane Vénard est aux mains de ses bourreaux...

C'est cette période qu'évoque Joseph, quelques mois après que les circonstances l'aient fait évêques au Tonkin, au moment même où il était invité par les Missions Etrangères de Paris à revenir au Séminaire pour en être le directeur.

Lettre de Joseph Theurel à Séraphine, sa sœur, et Alexandre Limasset, son beau-frère :

Tong King Occidental, 22 mars 1859

Mon cher Alexandre, ma chère Séraphine,
Enfin vous vous êtes décidés à m'écrire. J'ai reçu vos aimables lettres du 27 juillet 1857, et pour vous montrer qu'elles m'ont fait grand plaisir, voici que j'y réponds aujourd'hui, c.a.d. le plus tôt qu'il m'ait été possible. Il y a effectivement tantôt 2 ans que je n'ai pu faire sortir de cette terre persécutée qu'une seule lettre, et il y a huit mois que de grosses dépêches pour France attendent en vain dans un portefeuille l'occasion de passer en Chine.
Tous les détails que vous m'avez donnés sur votre petite famille m'ont beaucoup intéressé : mais il y a un point que j'ai retenu particulièrement, c'est qu'il paraît que notre gros Lucien me ressemble. En ce cas, prenez garde ; car si Lucien me ressemble beaucoup, il pourrait bien, d'après le Proverbe gui se ressemble s'assemble, venir un jour se réunir à son oncle du Tonkin. Et alors qui pleurerait ! Ce ne serait pas moi ! Je n'ai toutefois d'autre intention que celle de plaisanter. Ne vous alarmez point. Si quelqu'un de mes neveux, par vocation divine, venait travailler avec moi à ensemencer le champ que j'ai reçu en partage, je le féliciterais du choix que le bon Dieu aurait fait de lui ; mais je me garderai bien d'amadouer personne. La vocation doit venir de Dieu.
Que vous dirai-je donc aujourd'hui du Tong King ? Ne pouvant vous écrire la millième partie de ce que je vous raconterais dans un entretien oral, je vous donnerai seulement un court aperçu, par lequel vous apercevrez un peu et entreverrez les immenses tribulations, les terribles épreuves par lesquelles ont passé les Missions annamites dans ces dernières années. Nous disons donc que jamais, dans aucun temps, le Roi et les mandarins de ce pays n'avaient montré tant de haine et de fureur contre Dieu et son Christ. Ils ont vomi contre N.S. et son Immaculée Mère les blasphèmes les plus horribles et les plus dégoûtants. Ils ont employé contre les Chrétiens des supplices jusqu'alors inusités dans ces contrées. Ils ont bloqué, pillé, saccagé avec une rage frénétique qui ne connaît plus de loi que le caprice. C'est le dernier effort du démon qui, voyant ce pays infortuné sur le point de lui échapper, veut du moins le déchirer et le meurtrir avant de céder sa place, ainsi qu'il a coutume de faire lorsqu'il est chassé du corps des possédés.
Depuis le mois de juin 1858 surtout, la débâcle a été si universelle que c'est presque une fin du monde. Pour ce qui concerne en particulier cette Mission du Tong King Occidental, nous avons vu nos trois collèges latins successivement investis par les mandarins et réduits en cendres, presque toutes nos églises et nos maisons de paroisse renversées, 50 au moins de nos plus belles chrétientés bloquées, et ensuite pillées et chèrement rançonnées; 70 environ de nos principaux néophytes exilés pour la foi, sans compter que 5 autres ont été glorieusement martyrisés, tandis que 2 ou 3 sont morts dans les prisons : plusieurs en outre sont déjà morts au lieu de leur exil. 50 environ de nos clercs ou de nos élèves ont aussi porté en exil le dépôt de leur foi, 3 sont morts dans les prisons; et un autre encore enfant, qui dans un premier combat avait cédé au supplice des tenailles, étant de lui-même rentré dans la lice pour réparer sa faute, a été incontinent jeté aux éléphants et broyé sous leurs pieds.
Cinq de nos prêtres annamites ont été décapités et un 6ème vient d'être arrêté et décapité le 24 mai. M. Saiget, l'un des confrères, allait entrer dans la même voie : déjà il avait été arrêté par un chef de canton, lorsqu'il a pu s'enfuir en pratiquant une ouverture par le toit de la maison où il était détenu. Mgr Jeantet n'a échappé que par une espèce de miracle. M. Vénard  et moi, brutalement débusqués par une troupe de 2500 hommes, et sans aucun asile, avons passé 2 jours et 2 nuits dans une maison païenne d'un village tout païen.
J'ai ensuite passé 67 jours dans un réduit où j'ai assommé 11 serpents de toutes espèces, sans parler de ceux qui ont échappé à un bâton ferré : puis j’ai vécu plusieurs mois dans une étable à buffles.
Mgr Retord, obligé de fuir aux montagnes, y a erré 4 mois, détrempé par la pluie, couchant dans les antres, souffrant quelquefois de la faim et de la soif, sans avoir, pendant un si long temps, la consolation de dire une seule fois la sainte Messe : et enfin, hélas ! Il a succombé le 22 8bre  1858. Pris d'une fièvre tierce, qui paraît être la fièvre des bois, il n'a résisté que 6 jours et il est mort au milieu d'une forêt peuplée de tigres, dans une cabane de feuillage ayant à peu près 6 pieds au carré! C'est ainsi que notre vénéré vicaire apostolique a couronné sa vie toute de croix par une mort sur la croix. Sa Grandeur était dans sa 56ème année : elle a pu, à sa dernière heure, recevoir les Sacrements de Pénitence et d’Extrême Onction. Son corps est encore aux montagnes. Mgr Retord nous est enlevé dans les circonstances où il paraissait le plus nécessaire à Sa Mission : c'est pour nous un coup terrible. Que Dieu nous ait en Sa sainte garde!
Les deux missions du Tong King Central et du Tonkin Oriental sont aussi tout à fait à plat. Mgr Melchior, vicaire apostolique du Tong King Central, a suivi Mgr Diaz, son prédécesseur immédiat, le 28 ou le 29 juillet 1858. Sept de ses frères ont été aussi martyrisés et 4 autres viennent d'être arrêtés tout récemment.
Voilà un petit aperçu de ce qu'ont souffert ces Missions depuis 9 à 10 mois, sans remonter aux faits plus anciens. Vous comprendrez sans peine que notre détresse est extrême et notre affliction au comble. Matériellement, nous sommes ruinés! Spirituellement, hélas! Que de blessures portées à cette pauvre Eglise annamite ! La sainte Messe ne se dit presque plus, et personne pour l'entendre. Les malades meurent en grand nombre sans sacrements. Que de temps et de fatigue il faudra pour réparer de si larges blessures, et guérir des plaies si profondes !
L'amiral Rigault de Genouilly, avec son escadre, mouille à Tourane depuis bientôt 7 mois. Nous sommes assurés qu'il ne nous abandonnera pas: il va de son honneur et de celui de la France. Mais jusqu'à ce jour la présence du pavillon français n'a eu d'autre résultat que de faire maltraiter et pressurer nos chrétiens avec un redoublement de fureur. L'amiral comprend trop bien notre position pour ne pas désirer vivement mettre fin à nos maux le plus tôt possible : mais il est bien fâcheux qu'il soit obligé de retarder si longtemps ses opérations. (Ajoutons tout bas qu'avec des expéditions combinées de la sorte, il est naturel qu'on ne délivre que des tombes et des ruines !) Nos chrétiens sont harassés et découragés. Toutefois, il est comme inévitable que la France acquiert, en cette occasion une colonie de 18 à 20 millions d'habitants.
Mgr Jeantet, devenu vicaire apostolique par la mort de Mgr Retord, et voyant la paix de Religion fuir devant nous comme une ombre insaisissable, a cru devoir se donner un coadjuteur ; et c'est moi-même, votre très pauvre frère, que Sa Grandeur a sacré le 6 mars dernier, jour de la quinquagésime. J'ai eu pour crosse un bâton de bambou surmonté d'une corde de paille contournée et habillée de papier doré. Point de bas ! Impossible de se procurer des gants ! La cérémonie était terminée plus de 2 heures avant le lever du soleil ! Voilà comment on fait les évêques au Tong King (tandis que nos Français amoncellent à Tourane des bancs d'os de poulets !)
J'étais provicaire de cette Mission, depuis un peu plus d'un an. J'aurais eu bien des raisons, étant si jeune encore, de refuser l'Episcopat : Mais un refus de ma part aurait occasionné des embarras pénibles, vu les circonstances des temps (et parce qu'on craignait que ces MM. de Paris ne fissent des instances pour ramener au milieu d'eux). Priez Dieu, s'il vous plaît, de me pardonner la félicité avec laquelle je me suis laissé imposer les mains, et demandez-lui pour moi une grande sagesse et un grand courage, afin que je puisse par là suppléer au défaut d'âge .
Quoique M. le Percepteur de Tournehem ne m'ait pas même souhaité un bonjour depuis 6 ans, je vous prie de lui communiquer cette lettre. J'écris à mon frère de Reims et à tous les autres membres de la famille, excepté à M. l'instituteur de Champvans qui est dans le même cas que M. le Percepteur de Tournehem. Je prie d'autre part mon frère de Theuley de faire passer quelques lettres à Champvans: j'envoie cette fois en France au moins 150 pages d'écriture.
Adieu, mon cher Alexandre et ma chère Séraphine, je me recommande bien à vos prières et vous embrasse, vous et vos enfants, très cordialement.
        Votre frère tout affectionné en N.S. + Joseph,
        Evêque d'Acanthe, coadjuteur de la mission du Tonkin Occidental
P.S. Aujourd'hui notre tête est à 60 barres (5 400 f), bien adroits (4 juin -59) serons-nous si nous ne la laissons pas tomber!
Adieu à tous !Joseph.

Lettres de Joseph pendant cette période

L'évêque d'Acanthe dans la tourmente

L'Evêque d'Acanthe dans la tourmente des persécutions
"Veut-on sauver les missionnaires ou accroître le prestige colonial de la France?"

[Suite du livre de Jean Morey) Il n’est guère possible d’imaginer une vie plus éprouvée et plus misérable que celle à laquelle il fut réduit pendant quatre années consécutives. Outre les dangers auxquels était exposé tout missionnaire européen dans ce pays, les Vicaires Apostoliques en couraient de plus grands parce qu’ils étaient recherchés avec plus d’ardeur comme chefs des révoltés. Leur tête était mise à un prix plus élevé et, la trahison aidant, il leur était plus difficile d’échapper qu’à tous les autres chrétiens.
Au moment où l’évêque d'Acanthe venait d'être associé aux périls, bien plus qu'aux honneurs de cette charge redoutable, la persécution sévissait avec une nouvelle fureur. La présence des Français à l'extrémité du royaume n'avait fait que redoubler la colère du roi, et, faute de pouvoir repousser les Barbares campés sur ses rivages, Tu-Duc se vengeait sur les chrétiens de l'intérieur.
Les ordres les plus sévères furent donnés dans le Tong-King, qui se trouvait par sa position à une très-grande distance des Français, et où les bâtiments européens n'abordaient presque jamais. Bientôt on ne compta plus les victimes dans cette malheureuse contrée. En vain les autorités françaises avaient-elles invité les missionnaires à gagner la côte et à chercher un refuge à bord de leurs navires; la surveillance était si grande, les patrouilles sillonnant le pays en tout sens étaient si nombreuses, qu'il était impossible d'échapper. Le seul parti à prendre était de se jeter dans les montagnes, où l'on était certain de mourir de la fièvre ou de rester dans les antres souterrains, asiles aussi peu sûrs et souvent aussi meurtriers que les forêts des montagnes.

Le jeune évêque essaie d'intervenir auprès des autorités françaises: Un de ses premiers soins est d'adresser une requête au commandant de l'escadre française en rade de Tourane, pour lui exposer la triste situation du pays et lui demander secours pour les chrétiens tonquinois. L'amiral Rigault de Genouilly, trompé par les Annamites, comme le sont du reste la plupart des négociateurs de l'Occident, répondit que la paix était proche, que les négociations engagées avec la cour de Hué ne devaient point  être entravées, qu'elles aboutiraient bientôt, et que la tranquillité serait vite assurée aux chrétiens. L'évêque et ses missionnaires, qui connaissaient mieux l'état des choses, répondirent à ces illusions en prévenant l'amiral que les négociations entamées étaient une feinte, un moyen de gagner du temps, et que, dans l'esprit du roi et des mandarins, elles étaient simplement destinées à épuiser le corps expéditionnaire français, pour amener ensuite un redoublement de colère contre les chrétiens.

Effectivement, Rigault de Genouilly se rendit vite compte que ses moyens étaient très insuffisants et que Paris l’avait engagé imprudemment dans une opération sans en mesurer les risques et les conséquences. Le 29 janvier 1859, il écrivit au ministre : « le Gouvernement a été trompé sur la nature de cette entreprise en Cochinchine, elle lui a été présentée comme très modeste, elle n'a point ce caractère. On lui a annoncé des ressources qui n'existent pas, des dispositions chez les habitants qui sont tout autres que celles prédites, un pouvoir énervé et affaibli chez les mandarins, ce pouvoir est fort et vigoureux, l'absence de troupes et d'armée, l'armée régulière est très nombreuse et la milice comprend tous les hommes valides de la population. On a vanté la salubrité du climat, le climat est insalubre». Placé par le manque de moyens dans l'impossibilité d'attaquer Hué, capitale de l'Empire, il décida d'opérer sur un autre terrain et hésita entre le Tonkin et la région de Saigon, les deux greniers à riz de l'Empire. Finalement il opta pour Saigon, d'un accès plus facile. Après y avoir jeté les bases de la présence française, Rigault de Genouilly quittait Saigon le 27 avril 1859. La question des relations avec l'Empire d'Annam était loin d’être réglée. Début de mai 1859, l'amiral rejoignant Tourane constatait que les fortifications détruites avaient été reconstituées avec des batteries armées de canons de bronze et de pierriers. Le 8 mai, Rigault de Genouilly, commandant lui-même une des colonnes d'assaut entreprit d'attaquer ces nouvelles lignes de défense. L'opération vint à bout de la résistance des Annamites qui durent se replier et abandonner leurs positions. Mais les maladies sévissaient dans le corps expéditionnaire : choléra, dysenterie, fièvres pernicieuses… On était alors en pleine guerre d'Italie et les combattants d'Extrême-Orient se sentaient abandonnés. Le Gouvernement impérial de Paris ne mesurait que fort mal l'ampleur des problèmes et cherchait visiblement à se défausser sur lui des décisions qu'il n'osait pas prendre. Le 8 avril 1859, en effet, l'amiral Hamelin écrivait à Rigault de Genouilly : «l'Empereur veut que, dans cet état de choses, vous soyez laissé juge des suites à donner à votre entreprise... s'il convient de poursuivre l'établissement de notre protectorat sur l'empire Annamite, s'il est préférable de se borner à peser sur le Gouvernement par l'occupation de Tourane pour arriver à conclure un traité sur la base du projet du 25 novembre 1857, ou enfin s'il faut nous résigner à abandonner les positions que nous occupons et à renoncer complètement à une entreprise décidément hors de proportion avec les moyens d'action dont nous disposons ». Rigault de Genouilly refusa de prendre des décisions qui étaient du ressort du gouvernement. Le 10 juin 1859, il demandait son rappel pour raison de santé et refusait d'accepter « la responsabilité d'une évacuation complète. C'est une mesure gouvernementale au premier chef que le gouvernement peut seul décider en connaissance de cause et, à cet égard, je décline toute compétence ». Malgré tout, l'amiral essaiera encore pendant quelques mois de conclure un accord d'armistice avec la Cour de Hué, mais il était de plus en plus évidant que celle-ci cherchait surtout à gagner du temps pour reconstituer ses forces. Lassé de ces atermoiements, Rigault de Genouilly lui fit savoir que si la paix n'était pas signée le 15 septembre, les hostilités reprendraient. Ce fut ce qui se produisit. Le 15, un nouveau combat culbuta les défenses reconstituées et repoussa les Annamites mais il demeurait évident que les Français ne disposaient pas des moyens d'obtenir des résultats décisifs. Le 21 septembre, Rigault de Genouilly écrivait : « on ne voit pas de terme à l'entreprise dans laquelle nous nous sommes engagés. Peut être la meilleure solution serait-elle de s'emparer de la province de Saigon, d'y former un établissement définitif et d'attendre là les déterminations du gouvernement annamite ». Ce fut, en effet, le parti que prit le gouvernement de Napoléon III.

Et c'est ainsi que, malgré les efforts de Rigault de Genouilly, la conquête coloniale a prévalu au sud, tandis qu'au nord la Cour de Hué gardait la maîtrise sur le Tonkin. D'après les écrit du jeune évêque, les populations étaient lasses des atrocités commises par le roi, et auraient préféré une armistice qui aurait rapporté la paix: "Lorsqu'après la rupture des conférences, en septembre dernier, les Français eurent enlevé et détruit quatorze redoutes annamites, le roi fit un édit adressé à tout son peuple, pour l'informer presque au juste de la situation du royaume, exciter sa haine contre les Européens, qu'il appelait cette fois du nom de fous furieux (hoâng-hôt), et réchauffer son amour pour la patrie. Il terminait en appelant des volontaires sous les drapeaux, pour remplacer les soldats d'élite décimés par les baïonnettes françaises. Le peuple se rit de la détresse du roi, et l'on exprimait sans se cacher la conclusion que tout le monde tirait de la publication d'un pareil édit, savoir: que le mal du roi commençait à sentir mauvais. Dans toute la province de Ha-Noï (écriture de l’époque), la plus belle du royaume, où j'étais alors et suis encore présentement, il n'y eut que vingt-huit Annamites, et, je crois, douze Chinois qui répondirent à l'appel du roi".

 Carte de la conquête de l'Indochine

 Le 13 janvier 1860, Joseph Theurel écrit une très longue lettre à M. Charrier, le Directeur des Missions Etrangères de Paris: il y rapporte ses échanges par courriers avec les représentants du pouvoir en France et avec l'amiral, fait le compte des pertes subies par les différentes missions, missionnaires prisonniers, exilés ou exécutés, et parle un peu des conditions de vie qui sont alors les siennes:

"Qui verrait cette lettre et ne connaîtrait pas comme vous, vénéré Père, les ruses de guerre des prêtres et missionnaires du Tong-King, serait fort étonné qu'au milieu d'une telle débâcle, aucun de nous, scélérats d'Européens, ne soit encore tombé sous la griffe des tigres humains qui ont soif de notre sang. Mais aussi, il faut voir quelle vie nous menons ! Nous ne voyons jamais le soleil, et s’il faut changer de lieu, nous choisissons autant que possible la nuit la plus noire. Aussitôt qu’une maison nous reçoit, nous y fabriquons un double mur, ou creusons un souterrain. Je dois, pour mon compte, quatre fois la vie à ces sortes de cachettes; je vous fais grâce des détails, et vous prie de m'en tenir quitte. […] Vous voyez, très-cher et vénéré confrère, quelle position est la nôtre. Les faits parlent et n'ont pas besoin de commentaires; si un jour les hommes nous apportent un secours efficace, ils auront délivré des tombes et des ruines. Mais, à la grâce de Dieu toujours! Qui vivra, reconstruira; qui sera mort, se reposera."

Depuis deux mois Joseph est réfugié dans une maison chrétienne isolée dans un village païen: "MM. Vénard et Saiget sont dans le même village que moi, à la Plume d’Orient. Nous y sommes excessivement à l’étroit ; mais il est impossible d’en sortir pour aller ailleurs, c’est ici qu’il faut vivre ou mourir. [Suite des extraits du livre de J. Morey] Un jour, le village fut cerné à l'improviste, et les satellites se mirent à le sonder et à le fouiller de fond en comble; la cachette eût été sûrement découverte sans l'intervention d'un brave païen qui portait intérêt aux persécutés. Affectant un grand zèle pour la loi, il se met lui-même à la tête des satellites pour diriger les recherches. Tandis que ceux-ci travaillent avec ardeur, il prend à part les principaux du village, les rassure, et se fait indiquer le lieu précis où sont les Européens. Il s'y installe, commande le thé, l'offre aux amateurs, fait le gracieux envers le mandarin, qui ne veut pas rester en arrière et montre son savoir-vivre en ordonnant à ses soldats de respecter tout ce qui est dans le voisinage d'un patriote si zélé et si aimable. Les missionnaires, témoins de cette comédie, ne savaient trop comment elle finirait, quand le mandarin se déclara satisfait et leva le blocus.

Ici, c'est Théophane Vénard qui écrit à un ami: "Quel sort digne d'envie, ami Paziot ! Trois missionnaires, dont un évêque, couchés côte à côte, jour et nuit, dans un espace d'un mètre cinquante centimètres carrés, recevant un jour incertain par trois trous gros à passer le doigt, perforés dans la terre de la cloison, et que notre vieille hôtesse a bien soin encore de boucher à demi par un fagot de paille en dehors. Et si les méchants nous inquiètent, ne croyez pas que nous soyons à bout de ressources. Sous nos pieds est un antre en briques fort bien construit, quoique à la chandelle, pendant deux on trois nuits, par un de nos catéchistes; dans cet antre, il y a trois tubes de bambou qui vont habilement sous terre chercher l'air extérieur sur les bords d'une marre voisine. Ce catéchiste a encore bâti deux antres dans le même village, sans compter quatre ou cinq entre-cloisons. (...) Quand notre fenêtre à trois trous nous refusait le jour, nous avions une lampe préparée artistement de manière à laisser échapper trois rayons de lumière, juste assez pour éclairer une demi page d'un livre in-12, et sans oublier l'abat-jour, afin que la lumière ne se reflétât pas sur la cloison et ne sortît pas à l'extérieur par les fentes. Peut-être me demanderez vous: Dans un pareil état de réclusion, sans air, sans lumière, sans exercice, comment pouvez-vous encore vivre? Cher ami, votre question est parfaitement raisonnable, vous pourriez même demander : Comment ne devenez-vous pas fous? Toujours renfermés dans l'étroitesse de quatre murs, sous un toit que vous touchez de la main, ayant pour commensaux les araignées, les rats et les crapauds, obligés de toujours parler à voix basse comme le vent, disent les Annamites, assaillis chaque jour de mauvaises nouvelles: prêtres pris, décapités; chrétientés détruites et dispersées parmi les païens; beaucoup de chrétiens qui apostasient, et ceux qui demeurent fermes envoyés dans les montagnes malsaines, où ils périssent abandonnés, etc., etc., et cela sans que l'on puisse prévoir quelle en sera la fin, ou plutôt, ne la prévoyant que trop, j'avoue qu'il faut une grâce spéciale, de qu'on appelle une grâce d'état, pour résister à la tentation du découragement et de la tristesse."

 […] Celui qui écrivait ces lignes si enjouées devait peu après connaître le martyre. Mgr Theurel, lui, passa encore trois années de la sorte, habitant, comme il le disait, le pays des taupes… 
Plusieurs fois il échappa au pire. Une nuit qu’il changeait de cachette, il tomba avec son guide au beau milieu d’une patrouille païenne. Deux hommes le saisissent fortement d’une main, et de l’autre ils soulèvent le large chapeau qui dissimule son visage. Ils invitent à grands cris leur chef à reconnaître la curieuse capture qu’ils ont faite. Le chef, pensant qu’il s’agit d’un prêtre annamite caché dans les environs et duquel il a reçu de grands services, feint de ne pas comprendre et de croire que ses hommes plaisantent et lui donnent fausse alerte. Ceux-ci laissent aller leur captif, qui s’enfuit au plus vite. Un moment après, le chef, revenu de son erreur, voulut poursuivre à outrance, mais il était trop tard ; l’évêque et son guide avaient la clef des champs, on ne put les rattraper.

Théophane Vénard fut moins chanceux... Vendu par un traître, un chef de canton qui aspirait à devenir mandarin, il fut saisi dans un double mur, mis en cage et conduit à Ké-Cho, ancienne capitale du Tong-King.
Mgr Theurel, qui l’aimait comme un autre lui-même, nous a laissé dans le plus grand détail le récit de la captivité et de la mort de ce jeune martyr. "Comme j’étais, dit-il, de tous nos confrères le plus rapproché de Ké-Cho, n’en étant qu’à une journée de marche, je fus naturellement chargé de prendre soin de M. Vénard et de correspondre avec lui. Nous avions pour intermédiaire un chrétien à cœur d’acier et chef de patrouille, appelé Huong-Moï, dont la maison venait d’être notre refuge pendant deux mois, et qui s’était mêlé par dévouement à la troupe des huissiers et serviteurs du prétoire".
Joseph et Théophane vont pouvoir s'échanger quelques courriers entre le 28 décembre 1860 et le 1er février 1861.

 Sur l'un des tableau présenté plus haut, on aperçoit une cage, comme celle où est resté enfermé Théophane. Il attend la sentence qui pour lui ouvrira l'éternité plus encore que la délivrance. Ces lignes écrites à l’évêque furent les dernières : "Cher Seigneur, les jours de mon pèlerinage se prolongent. Le mandarin préfet est étonné que ma sentence ne soit pas encore arrivée. Toutes les dépêches passent devant moi ; à chaque fois je demande si c’est mon arrêt de mort, chaque fois le postillon me donne une réponse négative. Je salue chaque aurore qui se lève comme l’aurore de l’éternité ... Mais l’éternité ne s’ouvre point. Adieu, cher seigneur d’Acanthe ! Sera-ce le dernier ? Adieu, Que la volonté de Dieu se fasse et non la mienne !" 

Le jour se lève, le 2 février 1861, dans la citadelle de Hanoï où est detenu le prisonnier. Avec une certaine émotion, le préfet vient annoncer à Théophane "Maître, le roi et son conseil ordonnent qu'on vous tue" et il ajouta "nous, nous ne répondons pas du sang qui va couler..." Théophane fut alors amené devant le vice-roi et ce fut la lecture de la sentence (extrait d'un livre de Christian Simonnet Théophane, celui qui embellissait tout Le Serment Fayard)
"Le prêtre européen Ven, de son vrai nom Véna, âgé de trente et un ans... pratique depuis longtemps une fausse religion; de plus il a trompé le peuple en enseignant sa doctrine dans les assemblées.... Son procès a été instruit. Nous ordonnons qu'il soit décapité, et que sa tête, exposée d'abord pendant trois jours, soit jetée au fleuve afin que soient observés ans toute leur rigueur les décrets royaux."
Un cortège escorta le condamné en dehors de la citadelle: "A cheval, le commandant militaire ouvrait la marche. A vingt pas derrière allait le condamné encadré par douze satellites sabre au clair. Parmi eux, un vilain petit bossu qui avait bu un coup de trop pour se donner du tonus: Tuê, le bourreau... Puis venaient les cymbaliers et les joueurs de grosses caisses, précédant deux mandarins à dos d'éléphants: les présidents de l'exécution. Cent hommes de troupe fermaient le cortège. Entre deux haies de foule compacte, le défilé s'engagea dans l'avenue du Grand Bouddha....pas un cri de mort, pas une insulte... un long murmure de sympathie et de piéié gagna de proche en proche...
Le cortège ayant franchi la digue qui longe la ville, le Fleuve Rouge apparut, ses eaux basses ocre rose en cette saison coulant lentement entre d'immenses bancs de sable. Les soldats marchèrent jusqu'au bord du lit mineur, et formèrent le cercle. On cisailla les grands anneaux circulaires de la chaîne entourant le cou et les chevilles du condamné. On planta en terre la planchette sur laquelle était inscrite la sentence. ..." Cymbaliers et tambouriniers par leur vacarme annoncèrent le début du supplice... Théophane est à genoux sur le carré de toile qu'ont pu étendre pour lui rendre hommage les deux femmes et le diacre qui lui ont rendu visite pendant sa captivité. Le bourreau demande une somme d'argent pour qu'un coup net abrège ses souffrances, ce que le condammné refuse. Il avait écrit plus tôt "un léger coup de sabre séparera ma tête comme une fleur printanière que le Maître du jardin cueille pour son plaisir..." La réalité fut plus sordide. Au signe du mandarin, Tuê effectuant un pas de danse au son des cymbales et des tambours et abattit son sabre qui ne fit qu'écorcher la joue du martyr...un second coup pénétra profondément dans sa gorge, ébréchant la lame. Tuê changea d'arme. Son troisième coup fit tomber la tête sur une épaule.... pour achever de détacher la tête, il se servit de son sabre comme d'une scie.

 

Décapitation de T. Vénard

 Selon la sentence, les soldats mirent la tête dans un panier à claire-voie et le suspendirent en haut d'un poteau qu'ils gardèrent nuit et jour. Les chrétiens déposèrent le corps dans un cercueil et l'ensevelirent sommairement, repérant soigneusement la tombe. Le soir du troisième jour, à la clarté des torches, un mandarin vint s'assurer que la tête était bien jetée au fleuve, toujours selon la sentence." La tête sera recherchée et retrouvée par les chrétiens à seize kilomètres en aval de Hanoï... Joseph Theurel put se recueillir devant cette dépouille. Le corps put être ensuite exhumé et inhumé chrétiennement au cimetière de Dông-Tri. Jean Morey: Il ne restait plus au pontife que le soin de faire recueillir ses précieuses dépouilles et de rédiger les actes de son martyre. […] Il n’est pas possible de lire sans émotion et sans larmes cette scène admirable dans laquelle le survivant, tenant entre ses mains la tête livide du martyr, retirée du fleuve après mille recherches infructueuses, la vénère avec le respect le plus profond, ne permet à personne de la toucher, et la place dans une urne qu’il confie à la terre, en attendant des jours meilleurs (24 février 1861). La grandeur d’âme de l’évêque se révèle tout entière dans ces pages et dans ces actes qui sont sublimes, à force de simplicité et de vertu (Vie et correspondance de  J. Théophane Vénard. Paris, chez Palmé. Jean Morey dit dans une note que l'ouvrage, en 1876 donc, a déjà été réédité cinq fois). En les adressant au frère de la victime, Mgr Theurel ajoute :

« Vous dirai-je, mon cher ami, que nous nous sommes réjouis du martyre de votre frère, vous dirai-je que nous nous en sommes affligés ? Pour dire la vérité, je dois confesser que nous nous sommes tous réjouis du triomphe de notre confrère, bénissant Dieu du choix qu’il a fait de lui, et que, pour mon compte particulier j’ai été profondément affecté de la séparation que le choix du bon Dieu a mise entre nous. Je suis tout jeune encore et du même âge que Théophane ; l’amitié et la conformité de vues qui nous unissaient devaient être pour moi un puissant secours dans les travaux et la sollicitude que l’avenir semble nous réserver. Votre frère était la moitié de ma force et de mon courage. Il avait une grande sagacité et un zèle immense ; il me semblait que lui et moi pouvions faire beaucoup de choses dans cette vigne du Tong-King. Son départ m’a abattu et fait vaciller ma boussole. Je l’ai pleuré et le pleurerai encore, n’en déplaise à personne.»

A sa propre soeur il fait parvenir quelques mots, ce sont les seules nouvelles qui parviennent à sa famille dans cette période noire:

"Bien chère sœur, par la permission de Dieu ma tête est encore sur mes épaules. Je suis pourtant dénoncé nommément avec l’indication vraie du village où je suis réfugié : il en est de même de Mgr Jeantet. J’habite toujours à côté d’un antre souterrain, cela va sans dire. Malgré tout, je me porte très-bien, je dis la sainte messe tous les jours, je traduis quelques livres en langue annamite, j’empêche tout le mal que je peux et j’attends du secours de vos prières et de la miséricorde de Dieu, des jours plus sereins. M. Néron, M. Vénard et deux de nos prêtres indigènes viennent d’être décapités, trois sont encore en prison, et deux autres, qui avaient été arrêtés, se sont rachetés à prix d’argent. Veuillez communiquer ce billet à la famille. Je ne puis aujourd’hui vous en envoyer davantage. Je me recommande aux prières de tous, en particulier au chapelet de la Miséricorde. Au revoir ! Soyez sans inquiétude à mon sujet : ma vie est aux mains de Dieu, mais je crois qu’elle sera encore longue. Le martyre n’est pas fait pour moi".

[Suite du livre de J. Morey] S’il ne fut point arrêté, ce ne fut pas faute d’avoir été poursuivi. Un jour de cette année, il fut serré de si près que les satellites trouvèrent sa cachette au moment où il venait d’en sortir ; ses effets furent saisis, et la perte la plus sensible fut celle du manuscrit de son grand dictionnaire annamite qu’il venait d’achever de mettre au net. C’était le fruit de plusieurs années de travail, et il eut le courage de recommencer cette œuvre importante, qui deviendra un jour le livre classique indispensable à tous ceux qui veulent étudier l’annamite. A la même époque, deux missionnaires, traqués depuis un an et acculés entre les montagnes et la mer par les satellites qui les cernaient, furent arrêtés, mis en cage et conduits au chef-lieu de la province de Thanh-Hoa. C’étaient les compagnons de Mgr Retord, MM. Charbonnier et Mathevon. Dès que l’évêque d’Acanthe fut assuré de leur captivité, il s’ingénia, selon sa coutume, à les assister et leur procurer tous les secours dont ils pouvaient avoir besoin. Les païens, voyant l’intérêt porté aux captifs, ne manquèrent pas d’exagérer le récit de leurs souffrances, pour extorquer de l’argent aux courriers expédiés par l’évêque d’Acanthe, dont la charité fut exploitée en cette occasion. Quand M. Charbonnier fut délivré après onze mois de captivité, il rectifia le récit de son évêque ; la modestie, autant que l’amour de la vérité, lui fit diminuer de beaucoup le nombre de coups de rotin et de tours de tenailles qui lui avaient été attribués dans la narration faite à Mgr Theurel.
Au mois d’août 1861, la persécution redoubla d’intensité. Un descendant de l’ancienne dynastie de Lê avait cru le moment favorable pour recouvrer le trône de ses aïeux. Il avait levé l’étendard de la révolte contre Tu-Duc, fait de rapides progrès et battu complètement le mandarin militaire envoyé contre lui. Dans tout l’Orient, les vaincus ont l’habitude de se venger de leur défaite sur les faibles ou les malheureux qui les entourent. Tu-Duc et ses généraux, pressés au sud par les Français, au nord par les révoltés, tournèrent leur fureur contre les chrétiens, et la persécution prit un caractère de rigueur et de férocité qui dépassa tout ce qu’on avait vu depuis trois ans. Les supplices et l’exil n’avaient pu réduire les fidèles, la proscription en masse fut décrétée par un édit royal dont voici l’abrégé :

ART. 1er. Tous ceux qui portent le nom de chrétiens, hommes ou femmes, enfants ou vieillards, seront disséminés dans les villages païens.
ART. 2. Tout village païen est responsable de la garde de ceux qu’il aura reçus, dans la proportion d’un chrétien par cinq idolâtres.
ART. 3. Tous les villages chrétiens seront dévastés et détruits.
ART 4. Tous les biens-fonds des chrétiens seront partagés entre les villages païens d’alentour, à la charge par ceux-ci d’en payer l’impôt.
ART. 5. Tout chrétien sera marqué au visage, sur une joue avec ces mots : Fausse « religion, et sur l’autre avec le nom de son district.

C’était la mise complète des chrétiens hors la loi. Jusqu’alors, la persécution avait surtout frappé les hommes; à dater de ce moment, elle n’épargna personne, et il suffisait qu’un enfant eût atteint l’âge de dix ans pour être légalement décapité.
C’est alors qu’eurent lieu les affreuses boucheries dont les gouvernements impies de l’Europe ne semblaient prendre nul souci. C’est alors qu’on vit jusqu’à six cents exécutions de chrétiens en un seul jour, que douze ou quinze cents personnes furent entassées dans d’étroites prisons, entourées de paille, de bambous et de broussailles, et brûlées vives par des soldats qui ne savaient que fuir devant les révoltés.
La province du Tong-King central fut la plus éprouvée et compta environ seize mille martyrs. Celle du Tong-King occidental souffrit beaucoup moins, parce que l’insurrection y avait fait moins de progrès. Si on peut trouver des prétextes politiques aux massacres qui eurent lieu dans cette mission, dirigée par les Dominicains espagnols, où les premiers soulèvements avaient eu lieu, on doit reconnaître que, dans le district de Mgr Jantet et de Mgr Theurel, la persécution conserva son caractère religieux. Dans sa fureur, le roi promit le grade de général ou de mandarin supérieur à quiconque arrêterait un missionnaire européen. Des dix missionnaires présents au début de la tourmente, il ne restait plus que l’évêque, son coadjuteur et M. Sait. Les autres étaient morts, décapités ou prisonniers, et peu s’en fallut que les trois survivants ne fussent pris à leur tour.

A ce moment, vingt-deux prêtres de la mission avaient déjà été exécutés, et il en restait encore neuf dans les prisons. L’un était aveugle et fut décapité avec deux autres ; le quatrième, âgé de quatre-vingt-cinq ans, était condamné à mourir de vieillesse dans sa cage, et, pour que sa vie ne se prolongeât pas trop, on avait supprimé la nourriture que le roi alloue aux prisonniers. Le coadjuteur l’entretenait et le faisait nourrir avec bon nombre d’autres captifs qui se trouvaient dans un cas semblable. La plupart des catéchistes étaient en exil ou en prison, MM. Charbonnier et Matheson étaient toujours enfermés dans leurs cages, où la vermine les dévorait. Tu-Duc faisait de vains appels aux preux de son royaume pour chasser les Français de la Basse Cochinchine où ils s’établissaient définitivement, et l’évêque, ne voyant plus d’issue à cette situation vraiment intolérable,  concluait au mois de mars 1862 : "Il ne nous reste plus qu’à désirer le rotin, les tenailles et le coup de sabre." […]

Cependant l’heure de la paix approchait. Tu-Duc, voyant que ses soldats, loin de pouvoir expulser les Français, n’osaient pas même les attaquer, considérant de plus que l’insurrection, maîtresse dans neuf départements du nord, faisait des progrès inquiétants, résolut de donner la paix aux barbares de l’Occident et de traiter avec eux. Deux mandarins plénipotentiaires vinrent à Saigon s’aboucher avec le contre-amiral Bonnard, et, après des négociations assez laborieuses, il fut convenu que, sur six provinces conquises, les Français en garderaient trois, que les trois autres feraient retour à la Cochinchine, moyennant une indemnité de guerre de plusieurs millions. Un article spécial reconnut la liberté de conscience pour les chrétiens, en statuant qu’à l’avenir les Annamites seraient libres d’embrasser la religion chrétienne sans qu’on pût les en empêcher ni les forcer. La nécessité seule arrachait la paix à Tu-Duc ; les missionnaires l’ont toujours soutenu. […] L’amnistie qu’il accordait […] a grand soin de taire la paix et ses conséquences, pour ne mentionner que la clémence du roi, à l’occasion de l’anniversaire de son jour natal. La traduction exacte qu’en fit l’évêque d’Acanthe nous édifiera sur les dispositions du monarque, comme elle justifiera de point en point les appréhensions des missionnaires (les qualificatifs entre parenthèses ont été ajoutées par Theurel ou par l'auteur du livre):

EDIT DU ROI

« Il y a longtemps que l’ivraie du peuple (les chrétiens) est enfoncée dans sa religion. Malgré tous nos avertissements, elle ne sort pas de sa léthargie, et, quand elle renie extérieurement son culte, c’est un mensonge. Nous avons enjoint aux gouverneurs des provinces d’emprisonner cette clique à dure cervelle, nous avons même ordonné de disperser le peuple dans les villages païens, pour convertir ces cœurs dépravés. Maintenant que cette tourbe s’est corrigée en partie, elle est devenue digne de compassion. C’est pourquoi, à l’occasion de l’anniversaire de notre naissance et pour obéir à l’impulsion de notre cœur généreux nous voulons que, soit à la cour, soit dans les diverses capitales, on rende la liberté aux vieillards, aux femmes et aux enfants, qu’ils aient ou non marché sur la croix. Seront également libres les chefs qui ont apostasié, ils pourront retourner dans leurs villages, s’il y a des païens; mais s’ils appartiennent à des localités exclusivement chrétiennes, ils devront rester où ils étaient prisonniers. Leurs maisons (démolies) et leurs champs (dévastés) leur seront rendus, et jusqu’à nouvel ordre ils seront exempts de l’impôt personnel.
Les chefs qui n’ont pas encore apostasié et  les jeunes hommes robustes qui persistent dans leur religion resteront prisonniers jusqu’à ce qu’ils l’abjurent.
Nous recommandons à nos autorités d’avoir l’œil sur cette canaille, de la forcer de se tenir tranquille comme fait notre véritable peuple, d’empêcher qu’elle ne se laisse tromper par les malfaiteurs, et n’aille avec eux à l’encontre des châtiments, qui seraient sans miséricorde. Ainsi se révèle la clémence de notre cœur royal. »

Au Tong-King, pays plus éloigné de l’action française, il fallut du temps pour croire au traité. […] ce fut seulement au mois de septembre […] que les missionnaires européens purent sortir de leurs tanières. En octobre 1862, le co-adjuteur de l'évêque écrit:

"Nous n’osons y croire, tant l’orage gronde encore autour de nous. En attendant le retour de cette paix que nous demandons depuis si longtemps, nous pleurons sur des ruines. A dater du 1er octobre 1858 jusqu’à ce jour, nous n’avons pas eu une heure de tranquillité. Notre mission du Tong-King occidental a perdu un évêque et deux missionnaires européens, morts de maladie ; deux ont été décapités ; deux autres ont passé onze mois en cage, (...) trente prêtres indigènes ont été martyrisés, onze sont morts de maladie, quatre sont en prison pour le reste de leurs jours. Sur nos cinq cents catéchistes et élèves, deux cent cinquante à peu près ont été mis à mort ou exilés. Sept ou huit religieuses ont eu le même sort. Nous comptons environ seize cents chrétiens décapités, étranglés, brûlés et noyés pour la foi. Plus de mille autres sont morts de faim, de froid et de mauvais traitements. (...) Nos cinq collèges, nos trois cents églises ou chapelles ont été pillés, brûlés et rasés. Nous avons perdu tous nos effets. Toutes nos chrétientés sont dévastées, les biens des chrétiens ont été confisqués. Nos malheureux fidèles ont été dispersés aux quatre vents, et vivent comme ils peuvent au milieu des païens. Nos voisins de la mission espagnole (Tong-King Central) ont encore plus souffert que nous […]".

L'évêque se dépense sans compter pour prêter assistance à tous ces chrétiens qui veulent rentrer chez eux et qui n'ont plus rien:
Bientôt ce ne furent plus seulement les fidèles du vicariat qui accoururent, les chrétiens qui avaient échappé aux massacres et aux noyades du Tong-King central vinrent se jeter à ses pieds, et l’affluence fut si grande, qu’il passa une fois onze jours et onze nuits consécutifs sans prendre de sommeil. "Quand je voulais sortir de ma cabane pour me déraidir les jambes, j’étais obligé de traverser une foule de pauvres gens accroupis ou couchés à terre, qui me disaient : Père ! J’ai fait, trente, quarante, soixante lieues pour venir ici….. Je n’avais pas le courage d’aller plus loin. Et remarquez encore que (souvent) ceux qui me parlaient ainsi (...) avaient subi le supplice du fer rouge, et ces mots : Fausse religion, qu’ils portaient sur le front ou sur la joue, étaient bien de nature à faire rougir leur évêque… Songez donc qu’ils avaient souffert pour la foi, alors que moi, je n’avais pas attrapé la moindre égratignure, tant je m’étais bien sauvé !"
S’ils ne sont plus poursuivis, les chrétiens restent les "ilotes du royaume". Ils sont toujours exclus des charges publiques et des concours littéraires, et certains mandarins refusent d’entendre n’importe quelle réclamation présentée par des chrétiens. […] Néanmoins "nous appuyant sur le traité de clémence de 1862, écrit Mgr Jeantet, nous allongeons de toutes nos forces le cordeau que l’on veut nous resserrer. On nous a donné alors une ombre de paix ; nous faisons semblant d’en avoir la réalité", mais, poursuit-il  "les subdivisions de nos établissements, nécessitées par les circonstances actuelles, doublent presque la dépense, et nous sommes complètement à bout de ressources. Nos chrétiens sont réduits à une telle misère, qu’en ce temps même il y en a bien des milliers qui n’ont à se mettre sous la dent que du son et des herbages recueillis dans les champs, encore n’en n’ont-ils pas à discrétion."

Pendant les mois et les années qui vont suivre, les difficultés demeurent énormes. Sur place, il faut retrouver des bonnes volontés, recréer des collèges et former un clergé indigène. Les nouveaux missionnaires qu’on tâche d’envoyer d’Occident mettront des mois à arriver puis à apprendre suffisamment la langue.

Le moment arriva où Joseph dut céder la place aux nouveaux missionnaires. L’excès du travail et de la fatigue avaient ruiné sa vigoureuse constitution, et au mois de septembre 1864, il sentit la première atteinte du mal qui devait le conduire au tombeau.
Il va s'occuper encore d'aller récupérer dans la montagne les restes de Mgr Retord afin de lui donner au village de
So-Kien une sépulture définitive.
 Dans la crainte de porter ombrage aux mandarins par une réunion trop nombreuse, il fallut  écrire à tous les prêtres d’empêcher leurs chrétiens de se rendre à la cérémonie, qui eut lieu le 8 novembre 1864. Malgré ces précautions, environ 5000 chrétiens y assistèrent.

La dysenterie (est le) fléau le plus redoutable pour les européens qui habitent les pays de l’extrême Orient. […] Ce fut en vain que la médecine annamite épuisa tous ses remèdes pour le guérir. […] Mgr Jeantet le détermina à faire le voyage de Hong-Kong pour se mettre entre les mains des médecins européens : "j’attendrai votre guérison pour mourir en paix !".[…] A Hong-Kong, les médecins anglais se déclarèrent impuissants. Les médecins français de Saigon eurent l’humilité de faire de même et dirent, comme ceux de Singapore, que le seul remède ayant quelque chance de succès était l’air de l’Europe.
Malgré sa répugnance à s’éloigner des missions, le coadjuteur dut se soumettre […] et il partit de Singapore vers le milieu de juin 1865, accompagné d’un catéchiste nommé Paul Trinh. Paul Trinh suivit Joseph en France et se prit d'affection pour la famille de Joseph, en particulier sa soeur Séraphine à qui il écrivit des lettres touchantes.

Lettres de Joseph pendant cette période

La maladie et la mort de Joseph

La maladie et la mort de Joseph
"un retour au pays pour se soigner, et la mort parmi les siens, ceux du Tonkin"

Peu après que les parents de Joseph Theurel, entourés de tous les leurs, hormis le missionnaire et la sœur Onésime, eurent célébré, en septembre 1859, les cinquante ans de leur mariage, le père était mort après de longues souffrances. Sa veuve continua à vivre au presbytère de Theuley. Elle avait coutume tous les jours d’aller prier au pied d’une croix érigée non loin du presbytère. Elle priait pour sa famille, pour les chrétiens persécutés et pour son fils, là-bas, qu’elle savait malade. "Peut-être le reverrez-vous encore ! lui disait-on". « Oh non… répondait-elle, nous ne voulons nous revoir qu’en paradis ! ». Elle s’éteignit le 7 juillet 1865. Son fils était alors en route.

Trente jours après, Joseph débarquait à Marseille. En mettant le pied sur le sol français, sa première pensée fut pour sa mère. "J’ai déjà fait bien des sacrifices, disait-il, mais je n’aurai pas le courage de passer à quinze lieues de ma bonne vieille mère sans aller l’embrasser."
Depuis Dijon, il prit donc le chemin de Theuley et voulut en passant visiter un de ses frères, instituteur à Champvans, près de Gray. Il s’arrêta pour commencer chez le curé du village qui raconte:

"Je me promenais dans ma cour, écrit-il, quand j'entendis, le 8 août au soir, une voiture s'arrêter devant ma porte. Sans autre avertissement j'allai ouvrir, et je me trouvai en présence de deux ecclésiastiques dont l'un portait la barbe longue. - «Vous êtes M. le curé de Champvans, me dit celui-ci. - Oui, Monsieur, lui répondis-je; entrez, je vous prie. - Vous ne me connaissez pas? ... (...) Je suis le frère de votre instituteur ... le missionnaire. - Ah! Monseigneur, je vous connais maintenant ... Je suis d'autant plus surpris de vous voir, qu'après la mort de madame votre mère vous aviez annoncé votre résolution de ne pas venir en France ... Ma mère est morte!!! Mais, Monseigneur, l'ignoriez-vous? - Mais oui, je l'ignorais; je me détourne de la route de Paris, où je suis attendu, pour la voir, et je ne la retrouverai pas!
Chancelant sous le poids de l'émotion et de la maladie, l'évêque court s'asseoir à la salle à manger. Son catéchiste le suit, et je reste seul, profondément affligé d'avoir appris, sans le vouloir, une aussi triste nouvelle à un bon fils. Après quelques moments ..., je vais prendre un siége près du prélat et lui fais mes excuses: - Monseigneur, lui dis-je, je demande pardon à Votre Grandeur de lui avoir annoncé d'une manière aussi brusque ce que je croyais connu d'elle depuis longtemps. - Non, mon cher ami, me répond Monseigneur en me prenant les mains avec bonté, je n'avais pas connaissance de ce que vous m'avez dit; toutefois tranquillisez-vous, car je devais nécessairement recevoir ce coup terrible; maintenant, mon sacrifice est fait, ne vous tourmentez pas. - Et à partir de ce moment, Monseigneur reprit son humeur ordinaire; il revit son frère, et la soirée se passa dans la plus douce gaieté".

Après avoir prié sur là tombe de sa mère, l'évêque d'Acanthe se dirigea vers Paris en compagnie de son frère le curé de Theuley. Les médecins le considéraient comme perdu, et sa sœur d'Écouen avoue qu'elle pleura quand elle le vit si pâle et si éprouvé par la maladie, car chacun était d'avis qu'il ne pourrait aller bien loin. On décida cependant qu'il irait prendre les eaux de Plombières, et il dut partir immédiatement, parce que la saison était avancée. Une de ses sœurs et son frère le curé l'ac¬compagnèrent à Plombières, car on craignait à chaque instant de le voir mourir, et on ne voulait point le confier à des mains étrangères. Sa saison dura jusqu’au 16 septembre, et il put écrire avec vérité : « J’ai pris les eaux, et le Bon Dieu m’a guéri ! »
Puis ce fut une convalescence de 2 mois chez son frère de Theuley, qu’il employa à se reposer tout en assistant son frère et en visitant les malades. Puis, quand il en eut la force, il visita ses amis Franc-comtois, au séminaire de Luxeuil, d’abord, où il retrouva le même directeur et quelques condisciples devenus eux-mêmes professeurs. D’autres occupaient des cures dans la Haute-Saône, et il leur rendit visite. A la fin du mois de décembre, il se dirige vers Paris, où il va s’occuper pendant tout le mois de janvier des intérêts de sa mission du Tonkin.
Le 2 février 1866, nous le trouvons à Saint-Loup-sur-Thouet, au diocèse de Poitiers. Il préside la cérémonie anniversaire du martyre de son bien-aimé Théophane Vénard, dont le corps, expédié par ses soins, vient d’arriver en France.
Joseph part pour Rome le 22 février, accompagné de son frère de Theuley et d’un abbé qui lui prodigue les soins qui lui sont malgré tout encore nécessaires. Pie IX, qui s’attache beaucoup aux missions étrangères, va lui accorder deux audiences et des faveurs pour les chrétiens des missions. Au retour, Joseph et son frère s’arrêtent pour faire retraite pendant 6 jours à la grande Chartreuse. Joseph y trouve tant de bonheur qu’il forme à ce moment le projet, dont il reparlera plusieurs fois, de terminer là ses jours «  Ce sera probablement vers 1890 » dit-il alors. De Grenoble, il passe à Besançon, où il retrouve des amis. Son séjour en Franche-Comté dure jusqu’au 14 mai. Il s’arrête là où il a parents et amis, à Champvans, à Laitre, à Igny, à Vesoul. Le 15 mai, il repart pour Paris où l’attendent de nombreux courriers du Tonkin où l’on a appris son rétablissement et où l’on attend son retour.

Le 14 juin au soir, il présidait au départ de cinq jeunes prêtres qui devaient l’accompagner en Orient. La joie extraordinaire qu’il témoignait de retourner à son poste frappa tous les assistants.
« Le médecin qui m’avait cru flambé, l’année dernière, écrivait-il gaiement depuis Alexandrie d’Egypte, a déclaré que je n’avais plus de mal. Nous avons eu très-beau temps pour venir jusqu’ici ; mes confrères ont quelque peu le mal de mer, il m’a épargné et je me porte admirablement. Je compte être à Singapore vers le 26 juillet. »
Le jour même où son coadjuteur arrivait à Singapore, le vénérable Vicaire Apostolique du Tong-King Occidental, Mgr Jeantet, rendait son âme à Dieu. Il avait 73 ans.
Aussitôt qu’il fut arrivé à Hong-Kong, où il apprit la nouvelle de cette mort, l’évêque d’Acanthe prit des mesures énergiques pour rentrer le plus promptement possible dans la mission qu’il était impatient de revoir. « Je suis allé à Macao, écrit-il, pour y chercher une jonque qui me porte avec mes sept compagnons […] voilà qu’elle part le 21. Nous quittons Hong-Kong demain, et après demain nous voguons vers le Tong-King. Je vais parfaitement, je ne me sens pas de joie. […] »

La joie de ceux qui l’attendaient n’était pas moins grande, mais se fit beaucoup plus tapageuse : On préparait les grosses caisses, on fabriquait des pétards, on achetait des fusées, les musiciens préparaient leurs plus beaux morceaux pour faire un vacarme en rapport avec la solennité de la circonstance. Quand, après quatre semaines de navigation, l’évêque débarqua, il fut assourdi par le bruit des tambours et les détonations des pièces d’artifice. […] Le premier acte que dut faire l’évêque fut un acte d’autorité. Craignant avec raison d’irriter les lettrés et de froisser les mandarins, il défendit, en mettant pied à terre, de continuer ces manifestations et envoya des courriers en avant pour les interdire. […] Il y avait cinq ou six étapes à faire pour gagner la résidence épiscopale. Rien n’était risible comme de voir la mine piteuse de ces gens chargés de grosses caisses, de tam-tams, de pétards et de fusées, et ne pouvant s’en servir à cause de la défense. Ils s’en dédommageaient en poussant des cris de joie… […] Pour rendre la marche plus solennelle, ils avaient imaginé d'offrir à leur pasteur une véritable rareté, en lui fournissant un cheval. Malheureusement ce coursier était aussi rétif et capricieux qu'il était beau. Dans une lettre intime, l'évêque raconte ses mésaventures en ces termes: « Vous verrez sans doute imprimées quelque part les magnificences de ma réception; mais ce qu'on n'aura garde de dire, c'est que mon coursier capricieux et mal sellé m'emporta à travers champs, puis sous des portes où je faillis me rompre la tête. Je cassai les deux étriers, mais je tins bon, et n'eus pas la moindre égratignure. Une autre fois, cavalier et monture furent obligés de s'arrêter brusquement devant un obstacle subit, et, au grand étonnement de tout le monde, ni l'homme, ni la bête n'eurent de mal.»

Ce fut en chevauchant ainsi au milieu de ses chrétiens en liesse, que l'évêque d'Acanthe arriva au collège de Ké-Non. Presque tous les missionnaires se trouvaient réunis pour le recevoir et rendre leur obédience. […] il indiqua à ses prêtres la voie qu’il comptait suivre et les travaux qu’il voulait entreprendre pour relever les ruines de la mission.
Mgr Theurel se trouvait être alors le plus ancien missionnaire du Tong-King occidental […] Après s'être fait rendre un compte détaillé de l’état de la mission, des efforts faits pendant son absence relever les ruines, et des obstacles rencontrés, il résolut de tout voir par lui-même et de faire une visite générale et approfondie de toutes les chrétientés soumises à sa juridiction. […].
Sur la carte ci-dessous (Carte du Tonkin – Atlas classique 1910), on peut suivre grossièrement ce voyage dans les provinces méridionales, dont Joseph Theurel raconte quelques épisodes, complétés par J. Morey.
« J’entrai donc hardiment dans la province de Ninh-Binh, le 7 mars 1867, avec M. Puginier, un de mes provicaires, et je commençai par la paroisse de Bach-Bat » Instruire enfants et adultes, confesser, prêcher dans les 27 chrétientés constituant cette paroisse, « pendant vingt-quatre jours de rudes mais consolantes fatigues », mais aussi de tâches plus inattendues, comme celle-ci :  « Ce n’était pas assez que nous fussions les dispensateurs des eaux de la grâce qui rejaillissent jusqu’à la vie éternelle, la population, privée d’eau, supposait que nous devions être de savants hydrographes, et nous pria de lui indiquer les endroits où elle pouvait creuser des puits. En recueillant les quelques notions que nous avions apportées d’Europe, nous fûmes assez heureux pour désigner deux endroits où des citernes, creusées à trois mètres de profondeur, fournirent une eau abondante. […] »

Carte du Tonkin Atlas 1910

 « Nous arrivions pour les fêtes de Pâques à Phat-Diem. Cette paroisse, desservie par un curé et deux vicaires, n’a pas moins de huit mille chrétiens. Nous y étions cinq missionnaires pour célébrer la semaine sainte. Le temps était à l’orage, c’était le moment où l’amiral français faisait auprès du roi des instances pour obtenir par transaction les trois provinces qu’il dût prendre de vive force plus tard. Le gouvernement annamite inclinait à une rupture avec la France, et à une nouvelle persécution contre la religion chrétienne. Toutefois, après avoir fait sonder le premier mandarin de la province, je compris que nous pouvions sans imprudence déployer la pompe des cérémonies […] »
De Phat-Diem, je passai, le 30 avril, dans la province de Thanh-Hoa, avec MM. Puginier et Schorung. Quoique plus étendue, cette province compte moins de chrétiens que celle de Ninh-Binh." [...]
« Thanh-Hoa est un pays varié, pittoresque, bien plus agréable que les plaines monotones du Tong-King extérieur. Un grand nombre de rivières l'arrosent, notamment les deux fleuves de Song Ma et de Song Su, par lesquels on peut remonter en quinze jours du côté de l'ouest jusqu'au pays des Laociens (écrit tel quel à l’époque de l’ouvrage de J. Morey), peuplades qui ont des langues à elles propres et sont indépendantes du roi d'Annam. Plusieurs chaînes de montagnes, dont la traversée ne demande pas moins de six journées de marche, séparent les Laociens de la partie basse de Thanh-Hoa. Une ou deux fois par an, ils descendent sur de petits radeaux, apportant de la cire et des étoffes de soie bariolées autant que grossières. Après avoir tout vendu, y compris le radeau, ils s'en retournent à pied et emportent du poisson sec, du sel et d'autres provisions. Thanh-Hoa ne manque pas de terres cultivables, mais cette province vit moins de l'agriculture que du commerce de ses bois et surtout de ses bois de fer. On plante de superbes bois d'aréquiers dans la partie nord-ouest, qui fournit aussi du maïs en grande quantité. L'ivoire n'y est pas rare. Les éléphants et les tigres n'y sont que trop communs. La production spéciale de la province est une espèce de cannelle réservée au roi. Cette cannelle, très-précieuse et très-recherchée en médecine, se vend quelquefois - par contrebande bien entendu - jusqu'à 100 francs l'once. Ce pays a l'honneur d'avoir été le berceau de la dynastie régnante et le siége du gouvernement de deux ou trois autres dynasties moins célèbres, dont la mémoire est presque effacée dans l'histoire locale. » [...] « Nous étions à la fête de l’Ascension. Je continuai ma visite pastorale parmi les autres chrétientés de la province jusqu’à la fin de juillet, voyageant tantôt en barque sur les fleuves ou sur la mer, tantôt à pieds, toujours accueilli avec bonheur par nos néophytes, souvent favorisé de la visite des mandarins, quelquefois invité par les infidèles, quelquefois aussi tracassé par les officiers militaires préposés à la garde des côtes et des villes, qui n’avaient pas ordre de nous laisser passer."  […]

Les missionnaires essaient, autant qu’ils le peuvent, de soulager les villages des traces et effets que les persécutions ont laissées. Traces psychologiques profondes laissées par la traque et la peur, dont beaucoup ne parviennent plus à se défaire, séquelles de mauvais traitements, mais aussi  conséquences administratives des persécutions. Ils essaient ainsi d’intervenir, mais en vain, pour que soient diminuées les lourdes charges pesant sur les chrétiens de certains villages.

« Les chrétiens, par suite des recensements faits à l’époque de leur dispersion chez les païens en 1861, ont été presque tous inscrits au catalogue du roi (…) qui fixe la proportion des charges. Il en résulte que nos néophytes, dont le nombre a été diminué de près d’un tiers par la mort, supportent néanmoins aujourd’hui des contributions plus que doubles de celles d’autrefois » … « Par ces motifs et pour quelques autres affaires de détail, je souhaitais de voir les grands mandarins de la province (…) Ils s’y refusèrent tous sous divers prétexte, mais en réalité c’était surtout par crainte de se compromettre. Ils avaient peur des lettrés (ceux qui possèdent le savoir, hauts fonctionnaires et enseignants dont les mandarins redoutent qu’ils compromettent leur pouvoir et leur influence) dont la haine pour les chrétiens était aussi manifeste que mal contenue depuis le traité de paix […]. »
« Le 2 août, nous rentrions dans notre communauté de Ninh-Phu. »

Pour la nouvelle mission, l’évêque d’Acanthe fonde à Phuc-Nhac un collège nouveau, destiné à recevoir une soixantaine d’élèves, répartis en 3 classes, et issus exclusivement de ces deux provinces méridionales qu’il vient de parcourir. Il sera dirigé par M. Puginier. Il réorganise dans le même temps les collèges du reste de la mission que les persécutions avaient contraints d’être dispersés.
Avant la fin de l’année 1867, il visite encore la province de Nam-Dinh, plus septentrionale, où la persécution avait été la plus furieuse. Il y est relativement bien accueilli, des mandarins se déplacent même pour le saluer. Il passe librement au Tonkin central où sont établies les missions espagnoles, pour assister au sacre de Mgr Riano, coadjuteur de cette mission, et revenir à son collège de Hoang-Nguyen.
Tout s’organise peu à peu comme il l’avait souhaité. Le moment est venu de se doter lui-même d’un coadjuteur. Il choisit M. Puginier, supérieur du collège de Phuc-Nhac et s’attache à donner à ce sacre tout l’éclat possible. « Ainsi fut déversé sur le sacre de Mgr Puginier, évêque de Mauricastre, mon coadjuteur, toute la solennité qu’on avait économisée sur le mien, il y a neuf ans. »

La relative tranquillité dont jouissent les missions ne devait pas durer très longtemps. Le 18 février 1868, Joseph écrit aux directeurs des Missions Etrangères :

« Je vous ai déjà parlé du peu de sympathie des lettrés du Tong-King pour l'alliance française et la liberté de religion. Depuis l'occupation des trois provinces en Basse Cochinchine, la fermentation parmi eux n'a fait qu'augmenter. Dans les provinces de Nam-Dinh, Ninh-Binh et quelques autres, sous prétexte de se préparer à une résistance énergique en cas d'invasion française au Tong-King, on s'est avisé d'établir une milice mobile qui a été placée sous la direction de mandarins en retraite. A Nam-Dinh, cette milice forme quatre régiments, et a pour général un mandarin lettré, cassé depuis longtemps, je ne sais pour quel délit, mais dont l'autorité est très-grande, parce qu'il a eu pour élèves presque tous les bacheliers et licenciés de la province, voire même un bon nombre des mandarins actuellement en place. […] La milice en question n'a jamais eu l'autorisation du gouvernement, bien que les mandarins de la province aient, moyennant finance, délivré des brevets aux chefs; et même, quand on en a eu connaissance à la capitale, ordre a été donné de dissoudre cette milice, plusieurs mandarins me l'ont affirmé; mais cet ordre, comme bien d'antres, n'a jamais été exécuté. Or, comme on l'avait craint dès le commencement, les lettrés se sont servis de ces bandes de mauvais sujets contre nous et contre les chrétiens. Tandis que j'étais dans la province de Nam-Dinh, en décembre dernier, ils avaient déjà comploté de venir nous y attaquer, et deux fois ils s'étaient assemblés tout près de nous pour en venir à l'exécution, mais ils eurent peur de n'être pas les plus forts. Deux jours après notre départ, c'est-à-dire le 14 janvier, s'étant renforcés de quelques compagnies de brigands de profession, ils tombent sur le village de Ké-Trinh au milieu de la nuit, pillent d'abord et brûlent ensuite l'église et la Maison de Dieu, le couvent des religieuses et trente maisons de chrétiens. Le village comptait environ 400 chrétiens mêlés à un nombre à peu près égal de païens. Ceux-ci ne prirent point de part à la résistance, qui fut assez faible. Pourtant, les chrétiens, dont plusieurs furent blessés, firent deux prisonniers, parmi lesquels se trouvait un bachelier; ils le livrèrent immédiatement aux grands mandarins, selon l'usage du pays. Les mandarins, pour ne point sortir de la légalité, durent écrouer les deux délinquants. De suite, toute la gent lettrée réclame leur élargissement, qui n'est point accordé. Le village ravagé présente un placet pour demander justice et réparation des dommages. J'écris moi-même trois lettres successives aux grands mandarins, pour les prier de traiter cette affaire suivant la loi, les avertissant que, s'ils agissent mollement, ils verront bientôt de nouveaux désastres. On me fait répondre d'être tranquille, et on informe, dit-on, la capitale. Mais sous prétexte d'attendre ces ordres supérieurs, qui, jusqu'à ce jour, ne sont point encore arrivés, les mandarins se tiennent les bras croisés, et, malgré les dépositions des deux prisonniers, ils ne font point arrêter les chefs du complot. Pendant ce temps, les têtes se montent, les lettrés flanqués de brigands tiennent la campagne comme des rebelles, pillent, brûlent, saccagent l'une après l'autre une douzaine de chrétientés, toutes sur la partie de Nam-Dinh qui appartient à notre mission.
En d'autres villages, les païens, craignant d'être pillés et incendiés par concomitance, comme cela leur est du reste arrivé, prennent un remède héroïque et pire que le mal, ils rasent les maisons des chrétiens et en chassent les habitants loin d'eux. Ainsi, nous avons à l'heure qu'il est environ quatre mille chrétiens sans feu ni lieu, plus misérables que des mendiants, puisque, loin de leur faire l'aumône et de les abriter, les païens les repoussent comme on ferait d'un charbon brûlant. J'ai déjà donné ordre de distribuer à chaque famille environ dix francs. Mais, quoique cette aumône en masse doive faire à notre bourse un vide considérable, elle ne conduira cependant pas loin tant de malheureux, surtout en une saison où les vivres sont d'une extrême cherté. Or, il y a encore quatre mois avant la moisson, et ceux qui ont perdu tous leurs meubles ne sont pas sûrs de recueillir le riz qu'ils ont planté, car en plusieurs endroits, les païens se sont déjà partagés leurs champs.
« Tandis que les lettrés et les brigands prennent hardiment l'attitude de rebelles, les mandarins restent dans la plus complète inaction. Est-ce complicité ou faiblesse? Nous n'en savons pas le fin mot, mais nous pensons qu'il y a de l'une et de l'autre. Néanmoins, voyant les proportions effrayantes que prenait le mal, le préfet de Nam-Dinh a convoqué ces jours derniers les chefs des lettrés, les a exhortés à cesser leurs ravages, ou du moins à les suspendre, jusqu'à ce que l'on voie l'esprit et les intentions du roi, dans la manière dont aura été traitée l'affaire de Ké-Trinh. Et depuis une semaine, les scènes de pillage et d'incendie ont en effet diminué. Mais toutes les chrétientés qui nous restent sur le territoire de Nam-Dinh, et qui, en dehors des pays ruinés, comptent environ treize mille âmes, sont encore à la merci de quiconque voudra leur nuire. Elles s'attendent à subir tôt ou tard le même sort que les premières. Les lettrés formulent ainsi leurs prétentions: Mort aux Européens, mort aux prêtres indigènes, destruction de la religion chrétienne. Quand ils rasent un village, ils insultent à la population, en disant: Où sont donc ces Français vos protecteurs, qu'ils ne viennent point à votre secours? Ils font comme un méchant gamin qui battrait un petit enfant, en se moquant de l'absence de son père.»

Le résultat de ce soulèvement fut de rendre la province de Nam-Dinh inabordable pour les Européens, et, par prudence, Mgr Theurel envoya ses missionnaires dans les provinces du Nord, qui étaient moins agitées, parce qu'elles n'avaient pas cette milice ou garde nationale mobile, qui, dans tous les pays et tous les temps, a été une cause de désordre et de trouble. Du reste, les mandarins qui com¬mandaient dans ces provinces, ayant vu les excès des lettrés de Nam-Dinh, ne furent pas d'humeur à permettre des scènes semblables dans les territoires soumis à leur juridiction.
«Que va faire le gouvernement annamite en face des choses qui viennent de se passer et de l'attitude prise par les lettrés? Nous n'espérons pas de lui une répression vigoureuse et une justice impartiale, car lui-même doit compter avec les factieux, des rangs desquels il tire tous les mandarins civils. Si nous obtenons quelque satisfaction et réparation des dommages, même très-inégale, avec un peu de garantie pour l'avenir, nous serons très-heureux. Quant à l'intervention française, elle ne pourrait en ce moment, nous le craignons du moins, qu’envenimer la haine et aggraver notre position.»

Vers cette époque, le gouvernement de Hué édicta une ordonnance très-sévère au sujet des Européens dans le pays. Ils devaient, non seulement présenter leurs passe-ports à toute réquisition, mais encore faire toujours connaître en quelle localité ils se trouvaient. Les officiers de tout grade mirent un grand zèle à la faire exécuter, parce que leur négligence était menacée de peines rigoureuses. L'évêque d'Acanthe se trouva dans une grande perplexité. Il fallait, ou se soumettre à ces ennuyeuses formalités et faire connaître tous ses missionnaires, ou se cacher, avec le risque de ne plus faire le bien. Mgr Theurel adopta le premier parti, en se réservant de crier le sauve-qui-peut à tous les siens, dans le cas où le gouvernement abuserait des renseignements fournis, pour entraver les œuvres de la mission. "Combien il est difficile d'avoir en ce monde un peu de tranquillité!" écrit-il alors. […] "Nous marchions si bien! Notre barque voguait si gaiement! Notre clergé était presque revenu à son ancien chiffre, nos établissements rétablis sur un meilleur pied que jamais, nos chrétiens dégagés peu à peu des superstitions, bon nombre de païens assez disposés à recevoir l'Évangile, tout nous souriait pour l'avenir. Et voilà qu'un orage jette la terreur dans le troupeau, arrête l'élan imprimé et paralyse notre activité!"

Fidèle à sa mission, qui était de réparer les ruines après avoir vaillamment combattu sur la brèche et de restaurer d'une main tandis qu’il combattait de l'autre, Mgr Theurel avait voulu rendre un hommage mérité à la chrétienté de Ké-Vinh, centre du vicariat pendant près de cent années, et détruite de fond en comble en haine de la religion. Le dévouement de ce noble village, qui avait fourni de nombreux martyrs à l'Église annamite, méritait une récompense. Ses maisons avaient été rasées en 1858, les païens s'étaient partagé le territoire, et les habitants expulsés violemment erraient depuis près de dix ans à travers la province. Après avoir vainement travaillé à obtenir leur réintégration de la part des autorités du Tong-King, l'évêque d'Acanthe envoya plaider dans la capitale même la cause de ces généreux confesseurs. Grâce à l'appui que lui prêta Mgr Sohier qui se trouvait à Hué, grâce aussi à une dépense de cinq ou six mille francs, il obtint un décret royal autorisant le village à se rétablir et à racheter son territoire, autrefois vendu au profit du trésor.
On se demande comment avec les trente ou trente-cinq mille francs que la Propagation de la foi lui allouait chaque année, l'évêque pouvait faire face à tant de dépenses. Il en donne le secret en faisant remarquer que chaque missionnaire abandonne son viatique à la communauté.
"Sans cela, dit-il, nous serions en faillite depuis longtemps. L'été dernier, cinq typhons ont dévasté nos provinces et fait périr bien du monde. Cet hiver, la haine féroce des lettrés ruine complètement des milliers de chrétiens qui ne peuvent attendre l'aumône que de nous. Le personnel du nouveau collège fondé à Phuc-Nhac en vue du futur vicariat atteint la centaine; il nous a coûté 1.200 francs et en coûtera annuellement 7.000. Le seul collège latin tenu par M. Saiget compte deux cent cinquante élèves, professeurs et domestiques; il nous coûte 16.000 francs par an. Le séminaire de théologie avec la communauté où il se trouve nous en coûte 10.000. Je ne dis rien des autres dépenses dont la nomenclature serait trop longue. Vous voyez donc que nous avons besoin de secours, et si nos missionnaires sacrifient tout, n'est-il pas juste de leur en tenir compte et de nous donner un supplément proportionné à nos charges? Sans cela, nous serions forcément obligés de réduire nos oeuvres."

Tout le carême se passa dans l'attente des événements. La cour de Hué envoya un commissaire extraordinaire pour examiner la conduite des lettrés et celle des chrétiens qui s'étaient permis de se défendre. Dans une lettre intime écrite à la fin de mars, l'évêque envisage ainsi la solution qui pourra intervenir:

"Soit par connivence, soit par faiblesse, soit par haine de la religion, les mandarins ont laissé faire ces vauriens, qui, en tout autre cas et d'après les lois du pays, seraient punis de mort. La capitale a député une sorte de plénipotentiaire pour examiner les choses. Autant que je puis juger de l'issue par ce qui est déjà fait, je pense que l'on punira gravement sept ou huit individus de deuxième rang, laissant de côté d'autres personnages plus haut placés et plus coupables; on prescrira une réparation des dommages qui atteindra bien la centième partie des pertes, et tout sera dit. Plaise à Dieu que ces désastres ne recommencent pas après un châtiment trop peu proportionné! Ces accidents éprouvés par nos chrétiens à l'occasion de ma visite (car on me cherchait pour me tuer, quoique je fusse officiellement très en règle par-devant le gouvernement) m'ont empêché de me remettre en campagne. Voilà un gros bâton dans les roues. Ces malheurs de nos chrétiens ont encore ajouté à mes occupations et m'ont comme de juste donné du chagrin. Cependant ma santé est toujours passable. Depuis mon retour, je n'ai pas encore été malade. Il est vrai que je prends plus de précautions qu'autrefois, bien que l'intérêt que l'on me porte fasse dire encore que je ne me ménage point assez. C'est avec vous que je suis encore le plus régulier. Les affaires de la mission ne me laissent aucun loisir, et il me faut un effort surhumain pour trouver le temps d'écrire à mes meilleurs amis."

La douleur de voir ses néophytes réduits à la mendicité et poursuivis par les païens, le travail incessant de restauration qu'il continuait dans les provinces encore tranquilles, ramenèrent bientôt les symptômes de son ancienne maladie. Elle s'annonça par un dégoût absolu de toute nourriture. Les médecins du pays la combattirent avec toutes les ressources de leur art, et réussirent à lui procurer une espèce de convalescence qui n'était qu'un moment de relâche dans le travail de la mort.
Dans les premiers jours de juin (1868), les étudiants de Nam-Dinh allèrent faire grand tapage autour de l'église de cette ville. Les chrétiens, voyant qu'ils n'avaient rien à attendre des autorités, résolurent de se défendre, et reçurent les jeunes lettrés à coups de pierres. Après un bruyant simulacre de combat qui ne dura pas moins de six heures, les assaillants se retirèrent sans morts ni blessés, mais avec force menaces. Sur la fin de juin, arriva la sentence rendue à la capitale contre les auteurs des troubles de janvier. Les coupables étaient punis un peu plus sévèrement que le commissaire ne l'avait demandé. Le principal chef du complot était condamné à mort, mais avec sursis; trois ou quatre autres étaient exilés à perpétuité au lieu de l'être pour trois ans; le reste avait été frappé à proportion; mais d'indemnité, point. Afin de ne ménager personne, un curé fut même condamné à recevoir cent coups de rotin pour avoir encouragé ses paroissiens à résister aux brigands. Mgr Theurel eût pu réclamer contre cette avanie, mais il aima mieux négocier que de provoquer un nouvel orage. Les cent coups de rotin ne furent point appliqués au curé, mais il fallut donner vingt ligatures pour les lui épargner. Ainsi est la justice au Tong-King: ayez raison ou ayez tort, vous payez toujours l'amende.
Au même moment, une calomnie populaire soulevait de nouveaux troubles. On accusait les prêtres européens et annamites de faire empoisonner les fontaines. On établit des postes de soldats pour garder les puits et surveiller les empoisonneurs. On en prit deux en Cochinchine, mais c'étaient des païens. Les patrouilles du Tong-King occidental se bornèrent à arrêter en plein jour un médecin chrétien. Comme on l'accusait de porter des poisons, il dut, pour prouver son innocence, avaler toute la provision de pilules qu'il avait sur lui; il eu la chance de n'en pas mourir, et le public, s'étant amusé de l'aventure, fit bientôt justice de la calomnie. Mais il n'en fut pas de même au Tong-King central, où les lettrés firent réellement jeter du poison dans quelques étangs, et excitèrent une vraie persécution.

Ces épreuves réitérées n'étaient pas de nature à aider le Vicaire Apostolique à se rétablir. Luttant contre la douleur et la maladie, il travaillait encore au bien de son vicariat. […] Il traçait encore le plan d'une école spéciale à fonder, pour augmenter plus rapidement le nombre des catéchistes, tout en donnant plus de soin à leur éducation. Au mois d'août, il perdit son provicaire et ami, M. Saiget, qui avait supporté avec lui le feu de la persécution. Cette perte l'affecta tellement, que la dysenterie le reprit, et à ce mal déjà si redoutable vinrent se joindre de violentes douleurs rhumatismales, fruit tardif des longues heures passées dans les cavernes et les lieux malsains. Depuis le 2 août jusqu'au 13 septembre, il put encore célébrer le saint sacrifice […] mais à dater de ce moment, la lutte contre la maladie devint impossible et l’illusion ne fut plus permise.  […L’auteur de cette biographie rend compte longuement des messes et prières mises en œuvres par tous, prêtres et fidèles, pour la survie  de l’évêque qui, lui, n’attend pas de guérison mais se prépare à la mort] Réglant toute chose avec le sang-froid d’un homme qui va partir pour un long voyage, il écrivit à ses parents et amis quelques lignes d’adieu …. Adieux suprêmes qu’ils ne devaient recevoir que trois mois après sa mort.
Ci-dessous le début de la dernière lettre écrite de sa main à ses frères et sœurs, le 10 octobre 1868. Elle est extraite des archives familiales

lettre d'adieu aux siens

Fin de la lettre :

....c’est bien par une volonté positive du Bon Dieu. Je remercie le seigneur de m’avoir envoyé cette longue maladie, tant pour la facilité d’expier mes fautes que pour celle de me préparer convenablement à la mort. Je vois venir celle-ci sans frayeur, espérant du bon Dieu pardon et miséricorde.
Recevez tous mes adieux, priez pour le repos de mon âme. Je vous promets moi-même de me souvenir de chacun de vous, lorsque le bon Dieu aura daigné me recevoir dans son saint Paradis, où j’espère que nous nous reverrons tous, avec les chers défunts qui nous ont précédés. Je vous embrasse tous ainsi que nos neveux et nièces. Je dis aussi adieu à tous les amis et toutes les personnes qui, par le passé, ont bien voulu s’intéresser à moi.
Adieu donc, mes bien aimés, ou plutôt au revoir,
Votre frère très aimant, Joseph Theurel, évêque d’Acanthe.

Ses funérailles, qu’il avait souhaitées simples, ont eu lieu le 5 novembre dans l’église de Ninh-Phu, présidées par Mgr. Puginier, parmi plusieurs milliers de fidèles, et son cercueil fut descendu auprès de celui qu’il avait lui-même préparé pour Mgr Retord, son célèbre prédécesseur.

Joseph Theurel sur son lit de mort

Lettres de Joseph pendant cette période