MAURICE ET SUZANNE

MAURICE ET SUZANNE

Cette partie nous rapproche de nos souvenirs ou de ce qu'on a pu entendre raconter. Je compte sur vous tous pour contribuer par des commentaires à faire vivre cette mémoire collective ! MjD.

MAURICE ET SUZANNE - 1913 à 1919

MAURICE ET SUZANNE
ALLIOT

1ère partie: 1913 à 1919

 

1915 Maurice  Suzanne Limasset 1913

 

Cette nouvelle partie fait suite au chapitre consacrés à la première partie de la vie de Maurice "de l'enfance à la grande guerre" (derniere partie de l'ensemble "LES ANCÊTRES DE MAURICE"), d'une part, et aux pages consacrées à Suzanne au cours de la même période (dernière partie de l'ensemble "LES ANCÊTRES DE SUZANNE").

Maurice, en juillet 1912, vient de terminer ses études. Il a un peu plus de 23 ans, et la tête pleine de projets. La famille LIMASSET, depuis le mariage de ses deux aînés, André et Joseph, avec les deux filles d’Eliacin et de Juliette (née Alliot) ROL, est plus que jamais entrée dans son univers, et l’a enrichi du sourire de Suzanne. A ce fameux mariage, le 21 janvier 1910, alors que des quartiers entiers de Paris étaient complètement inondés, Maurice et Suzanne se sont retrouvés garçon et demoiselle d’honneur.

Limasset_1910-mariages  Limasset_1910-crue-Diderot

 

Suzanne avait 17 ans et beaucoup de charme, elle jouait du violon dans l’orchestre familial, et Maurice avait presque 21 ans…Aussitôt sorti de l’Ecole, en 1912, Maurice fait son service militaire à Laon. Il est alors souvent reçu rue Saint-Cyr dans la famille Limasset, par exemple à la veille de la nouvelle année 1913.

 

La caserne d'artillerie  Service militaire

De Paris où les familles ALLIOT et ROL doivent être réunies le soir du 31 décembre 1912, son oncle Eliacin ROL lui écrit (lettre datée du 31 décembre 1912) que l’on pensera bien à lui dont la place à table restera vide (c’est la première fois qu’il n’est pas au foyer familial à cette date..), mais qu’il est à Laon dans des conditions heureuses, et il ajoute :

"Tu sais quelle affection profonde j’ai pour toi aussi tu me manqueras certainement plus que je ne te manquerai, chose naturelle du reste : - moi, au déclin de la vie, je ne cherche plus de nouvelles amitiés, mais je me cramponne à celles que j’ai. Toi, au contraire, tout en nous aimant beaucoup, tu sers la loi naturelle en cherchant l’âme sœur et tu as été assez heureux pour la trouver. Tu passeras donc une soirée qui ne sera pas sans charme et compensera ton isolement relatif. Sois jeune, mon cher Maurice, la jeunesse passe vite c’est vrai, mais tu as toutes les qualités qui font qu’on garde longtemps la jeunesse du cœur, et celle-ci il ne faut pas la perdre".

 

     31/12/12, Lettre d'Eliacin    Lettre d'Eliacin, page 2

Quelques mois plus tard, c’est encore l’oncle Eliacin, l'incontournable confident, qui écrit à Maurice, le 15 avril 1913, de venir coûte que coûte au bal de l’Ecole Centrale, le 19….. « J’ai acquis la conviction que ton absence causerait une vive déception …. ». Et on sait qu’il y fut ! C'étaient les débuts d'une longue vie à deux, avec, pour le moment, les espoirs et les préparatifs d'un futur mariage. Chacun rêve de son côté...

 

Suzanne, 1913  Maurice 1912 

Les fiançailles sont officialisées le jour de Noël 1913. A partir de ce moment, les préparatifs commencent : listes des pièces administratives et religieuses nécessaires à la célébration du mariage, désignation des témoins, planning des démarches et liste de tous les détails d’organisation concernant le jour du mariage… . Tous ces documents ont été précieusement conservés par Maurice, par exemple ces notes (document de gauche ci-dessous) jetées sur papier par Marie Alliot. On pense alors que le mariage pourra être célébré fin octobre 1914. C’était compter sans la guerre dont personne ne soupçonnait encore qu’elle serait la conséquence, si proche et si dramatique, des événements qui se nouaient au-delà des frontières. Le mariage n’aura pas lieu à la date prévue.

Suzanne 1914 aide aux blessésComme tous les autres, Maurice est sur le front en octobre 1914. Et tout est devenu compliqué, entre autre pour se déplacer librement. Suzanne obtient dès la fin du mois d'août un sauf-conduit (ouvrir ce lien pour voir) lui permettant de circuler entre Laon, où sa mère et une partie de sa famille a préféré rester rue Saint-Cyr, et Paris, où son père occupe l'appartement de la rue de la Cerisaie où il s'efforcera d'ailleurs rapidement de rapatrier les siens, très exposés à Laon. C'est d'ailleurs l'adresse parisienne des Limasset qui figure sur le Certificat d'Aide Auxiliaire obtenu avec Mention"bien" par Suzanne en septembre 1914, afin de contribuer à l'aide aux blessés qui déjà reviennent du front.
Son fiancé lui-même vient d'être rapatrié le 22 septembre, touché au cou par un éclat d'obus tiré d'un aéroplane allemand. De l'hôpital Necker, il est transféré dans divers autres lieux de soins des armées, puis affecté provisoirement au dépôt de Versailles avant que son état ne lui permettre de rejoindre son régiment, le 7 novembre 1914.

Le mariage, donc, n'aura lieu que le 21 août 1915, en pleine guerre. Maurice doit d’ailleurs obtenir pour ce faire l’autorisation des autorités militaires (lettre de demande ci-dessous à droite): On reconnaît d'ailleurs sur la lettre de demande de Maurice, le nom des supérieurs directs de Maurice, les capitaines de Lamarzelle et Girard, que l'on trouve souvent évoqués dans les pages consacrées à la guerre proprement dite. 

 

Marie et les futurs mariés Suzanne avec belle-soeur et belle-mère 

 

Préparatifs   Demande pour mariage

 

L'autorisation, accordée par le général commandant la division, est au verso de ce document. « Décision du Général Micheler, Commandant la 53ème division d’infanterie (division isolée). Autorisation accordée, au QG, le 6 août 1915.»  

Sortie de l'EgliseC’est finalement dans l’intimité qu’est célébrée la cérémonie, beaucoup d’hommes sont au front et pour les familles, il est difficile de se déplacer. Maurice, d’ailleurs, doit rejoindre rapidement son régiment.  Les faire-part (cliquer pour voir le document) informent d'une cérémonie qui a eu lieu dans la plus stricte intimité, le 21 août 1915....  On est loin de l'apparat projeté par Marie avant la déclaration de guerre ! Au sortir de la messe de mariage, Maurice et Suzanne, sous l'oeil amusé de Renée Limasset qui tient la main de son neveu Jacques Klein, sourient aux marchandes des 4 saisons sur la place. On raconte que celles-ci, femmes ou même parfois veuves de soldats, auraient commencé à huer et à traiter le marié de «planqué», puis, voyant l’uniforme, elles auraient applaudi ! Sur cet autre cliché, Maurice et Suzanne sont au seuil de l'une des adresses familiales, sans doute chez les Limasset, rue de la Cerisaie, où Suzanne occupera quelques temps après, non loin de celui de ses parents, un petit appartement avant de s'installer plus tard avec Maurice boulevard Henri IV. 

 

 Maurice et Suzanne  

Maurice reparti, il faudra attendre les premières permissions. Suzanne, en dehors du temps qu'elle passe à assister les blessés, va désormais partager son temps entre Laon et Paris, et là, entre la rue de la Cerisaie et la rue de Reully où elle passe de longs moments avec ses beaux-parents et sa belle sœur Thérèse. Pour l'heure, le mariage ayant été célébré dans l'intimité, et Maurice étant reparti très vite, il appartient aux parents de Maurice de présenter leur belle-fille à certains membres de la famille ou amis. Maurice est un peu inquiet... il connaît les uns et les autres. Il confie à son père, dans une lettre datée du 8 septembre:

"J'espère que vos voyages à Juvisy et à Noisy se sont bien effectués. Vous avez vécu là les deux premiers jours d'intimité avec votre belle-fille et j'espère que tout s'est bien passé. Suzanne est timide, Maman est froide et quelque peu rigide, toutes deux sont très aimantes, il faut seulement dégeler un peu l'atmosphère, et j'espère que tu y réussiras parfaitement. Il faut que, malgré leurs bonnes intentions elles ne soient pas victimes de leur nature et ne se gênent point mutuellement; que Maman considère comme très naturel et simple d'avoir Suzanne près d'elle et que celle-ci n'ait aucun effort à faire pour se sentir chez elle. Pour Thérèse, la question est très analogue. D'ailleurs, je n'ai aucune crainte..."

 

1916_Reuilly

De gauche à droite sur cette photo, prise dans la cour de l'usine de Reuilly, on voit "Bonne-maman" (Héloïse Alliot), Marie Alliot, Suzanne, enceinte, Eva Neville, Thérèse, René, derrière, Madame Brisset, grande amie de la famille d'Ernest et Héloïse Alliot: Elle tient dans ses bras Françoise, 3ème fille de Marcelle (à droite). Ses filles aînées, Madeleine (future épouse Demars) et Andrée (future épouse Brunet) posent aussi pour la photo.

Reims, fin 1914, la Maison PoullotEntre 1915 et 1916, rue de la Cerisaie, l'appartement s'est rempli. La famille de Lucien, à commencer par sa femme, ont rejoint Paris, avec Yvonne (20 ans) et Renée (18 ans), les plus jeunes. Et on a recueilli ces derniers mois Jules et Adèle Poullot qui ont du fuir Reims où entre septembre et novembre 1914 les bombardements ont déjà été intenses. La "Maison Poullot", rue Barrée, a été éventrée... C'était la maison de commerce. Jules, bien qu'il ait alors cessé ses activités, reprises par son fils Albert (tout ce que comptait l'usine de tissage et de peignage a pu être sauvé et provisoirement exploité à Elbeuf (Eure), en a été très affecté. Et il est en mauvaise santé en cette fin d'année 1916. Il s'éteint le 21 janvier 1916, parmi les siens. Sa femme Adèle avait bien dit qu'elle le rejoindrait rapidement. Elle n'a pas attendu pour ce faire la fin de l'année 1916, quittant ce monde le 27 août.

Elle croisait ainsi sur la terre la petite Anne-Marie, née le 21, un an jour pour jour après la cérémonie du mariage de ses parents (on fêtait assez peu les anniversaires à l'époque, et, pour "Annie", le 21 août sera pendant longtemps davantage l'anniversaire de ce mariage que le sien propre!) Son papa, en convalescence après une seconde blessure et des semaines passées à Paris-Plage, dans un hôpital militaire, a justement une permission ce jour là. Il arrive rue de la Cerisaie et croise Jeanne Rol en bas de l'immeuble et ... apprend qu'il est papa! Mais les retrouvailles vont ensuite être brèves et ponctuelles, et Maurice, verra grandir une petite fille qui lui semblera différente à chaque fois. Guerre oblige...

 

1916-08_naissance-annie    1917-03_SU-AM   1917-06_AM

Dans les semaines qui ont précédé la naissance, on était en pleine bataille de la Somme. Les photos rapportées par Maurice témoignent de la violence des "marmitages" commis dans la région. Sur la photo de gauche, l'entonnoir de Faye (Somme), photographié par Maurice avec deux de ses compagnons qui donnent une idée de la taille de l'excavation. C'est d'ailleurs à Faye, où ont lieu des combats très sévères (il ne restera rien du village du même nom) que début juillet Maurice est blessé au pied par un éclat d'obus, alors qu'il effectue une reconnaissance sur la ligne de front. Il est évacué sur Paris-Plage (Nord), dans un grand hôtel de cette cité balnéaire transformé en hôpital militaire. Il va y rester plusieurs semaines. Le 1er août, il est décoré de la Croix de la Légion d'Honneur, par le médecin chef de l'hôpital, représentant le gouvernement.

 

   1916-07_Faye  Vague d'assaut 

   Paris-Plage juillet 1916  Paris-Plage, décoration

Ses parents viennent le voir dès qu'ils le peuvent, sans Suzanne, qui est enceinte de huit mois. Lettre de Maurice, 16 juillet 1916 (extraits):

"Je vous remercie beaucoup d'être venus me voir et j'avoue que ma déception aurait été assez grande si je n'avais vu personne, non pas que ma blessure soit grande, mais on éprouve après un tumulte pareil à celui que nous avons vécu, un grand besoin de repos, d'affection, de retour aux biens de la paix en général, et de la famille en particulier. Ce n'est pas un réconfort dont nous avons besoin car notre moral est bon; c'est un sentiment plus difficile à analyser, un besoin de soutien pendant une période où on se sent inférieur et inapte, un besoin de l'être connu et aimé , au moment où, privé des siens depuis longtemps, on se trouve aussi privé de ses compagnons d'armes et esseulé. Aussi c'est avec une grande joie que l'on revoit les siens, joie qui pour ne pas être exubérante n'en est pas moins vive et douce (...). Puis aussi je suis content que vous puissiez dire à Suzanne que je vais bien, que ma blessure, peut-être un peu longue à guérir, n'est point du tout grave. Vous la tranquilliserez et ainsi son chagrin de n'être pas venue me voir sera moins grand. Qu'elle reste bien courageuse. Soignez-la bien, et j'espère que je pourrai la voir bientôt (...)"

Novembre de la même année. Maurice écrit à sa petite fille et met dans sa bouche ces paroles (ouvrir dans une nouvelle fenêtre pour lire):

Carte à Annie  Carte à AM, 22/11/1916

Cigarettes MurattisAu cours des différents courriers écrits et reçus par Maurice, on a des nouvelles des uns et des autres. On apprend (courrier du 18 avril 1917) que "Thérèse continue à étudier la musique et l'harmonie" (...) mais aussi que "elle fait son devoir en soignant les aveugles", etc. Maurice y remercie sa mère pour les boîtes de Murattis qu'elle lui a fait parvenir.
iL s'inquiète aussi de ceux dont on n'a pas de nouvelles, ainsi de Monsieur et de Madame Bertrand:
"Je pense bien souvent aux Bertrand; s'ils sont encore à Laon (j'en doute bien), leur coeur doit battre terriblement"

 

La famille Bertrand à Laon
Laon : La famille Bertrand avant la guerre (M. Bertrand à droite, Pierre, 3e à partie de la droite, Mme Bertrand, 4e à p. de la gauche

Pierre BertrandCe sont les parents de Pierre Bertrand (photo ci-contre) qui était un excellent ami de Maurice, son condisciple à l'Ecole Centrale, et sans doute aussi pendant le service à Laon. Il était aussi apprécié des Limasset, et peut-être Suzanne le connaissait-elle par ses frères aînés. Pierre a été tué le 12 octobre 1915 devant Tahure, village de la Marne totalement anéanti au cours des combats de cette période. Et ses parents sont inconsolables (des documents concernant l'activité de Frédéric Bertrand, père de Pierre, figurent dans le chapitre sur la  guerre) .
La guerre est aussi aux portes de Bohain. "Je comprends les inquiétudes de bonne maman et son impatience au fur et à mesure qu'on se rapproche de chez elle - mais je constate avec ennui que sa belle philosophie disparaît. J'espère néanmoins qu'elle ne se fera pas trop de soucis et qu'elle ne se rendra pas malade." A la fin de cette lettre, Maurice est un peu pessimiste sur l'échéance d'une prochaine permission... "je n'ai pas l'espoir de venir bientôt", et il n'est plus seul désormais à penser qu'en ce qui concerne la guerre, "ce sera peut-être encore long..."

Dans cette lettre du 25, il pense aux siens, encore, et imagine son père, René, amusant Annie avec la fameuse montre qu'il portait dans son gousset, attachée à une chaîne, et que Maurice, lui-aussi a fait écouter à ses petits enfants.

lettre 25-04-17 Lettre 25-04-17

Deux jours plus tard, Maurice, qui vient de recevoir des nouvelles, reprend la plume et parle de ceux qu'il aime:

"Suzanne m'a dit que ma fille montre de grandes aptitudes au chant et au piano"..... Elle pèse 9 kilos, a aussi écrit Suzanne (AM a 8 mois). "Elle a passé le poids des gros lapins" estime alors le papa!

Annie, début 1917

Comme dans tous les courriers envoyés du front, on ne sait d'où ils sont écrits. Voici quelques commentaires de Maurice:
"J'espère que le mois de mai sera meilleur que celui d'avril, on m'a prêté une tente, je l'ai fait monter cet après-midi, et elle constituera mon bureau et celui d'un voisin. C'est une vraie tente: 6m 50 sur 8m. Elle est établis sous un grand sapin. La prairie serait jolie s'il y avait de l'herbe...mais il n'y en a plus un brin. Et le château devait être joli...quand il y avait autre chose qu'un tas de gravats. Te donner une idée du village? Il y a 2 pièces intactes: l'une est la chambre du général, l'autre celle de notre colonel. Il y a encore un comble où nous sommes logés à 6, et une écurie avec une étable pour le génie. Il y a aussi une serre pour le service vétérinaire, et il reste 5 ou 6 caves habitées par des officiers...."

Le 27 septembre, Maurice écrit à sa mère:
"...J'ai quelques minutes ce soir. J'en profite parce que je ne pense pas que nous passions la nuit dans nos cagnas..... journée fébrile, que je ne peux encore raconter. Le principal pour nous est qu'il n'y ait point eu de mal. (...) Je sais que papa, Thérèse et Suzanne vont bien aussi. Cette dernière m'écrit qu'elle va s'installer un peu au 3 rue de la Cerisaie, avec Yvonne. Je lui ai répondu que je n'y voyais pas d'inconvénients, à deux conditions 1° qu'elle ne reste point seule dans cet appartement, 2° qu'elle n'hésite point à y faire les dépenses nécessaires pour le rendre confortable, principalement au point de vue chauffage et éclairage. N'y a-t-il point dans ma chambre un poële à pétrole que j'y vois souvent et qui ne semble pas être d'un usage fréquent. Peut-être pourrait-il servir à chauffer les deux petites pièces? J'ai demandé aussi à Suzanne que si elle habite là quelques temps elle y transporte quelques unes de mes affaires afin qu'elle ait un peu plus l'impression d'être chez soi..."

Pour les fêtes de fin d'année 1917, Maurice est éloigné des siens. Il envoie à tous des voeux de victoire, de paix, de santé et de retrouvailles. Il espère que l'année 1918 lui donnera un joli petit garçon, ou une petite fille. Suzanne en effet attend un second enfant pour le printemps. Maurice est inquiet pour les siens. Des bombardements ont déjà eu lieu sur Paris: Des avions allemands aux croix noires, les "Taubes" avaient déjà lancé quelques bombes en août-septembre 1914 sans faire trop de dégâts. Cela a changé avec la venue des "Zeppelins", plus tard des " Gothas " et enfin des obus... Si 1917 a été plutôt calme, les raids ont repris au début de cette année 1918 avec, cette fois, les Gothas, de gros bombardiers. Des sirènes annoncent l'arrivée des appareils allemands. La berloque sonnée par les clairons montés sur des voitures du corps des sapeurs-pompiers sonne la fin de l'alerte. Cela se passe la nuit, et l'éclairage des rues est réduit au minimum. La population de Paris, en cas d'alerte, se réfugie si elle le peut, dans des stations de métro ou les caves des immeubles. Mais la grande nouveauté est intervenue le 23 mars, un samedi. Car c'est à 7h 20 du matin, qu'un engin a éclaté devant le numéro 6 du quai de Seine. Puis de 20 minutes en 20 minutes, se sont succédées de nouvelles explosions violentes. Pourtant le ciel est vide...! Paris se trouve sous le feu d'un canon allemand (et même de 3): Un gros éclat trouvé à proximité d'un des lieux d'explosion en apporte la preuve. Il est clair que "l'ennemi a tiré sur Paris avec une pièce à longue portée. Ce sont des obus de 240 qui ont atteint la capitale et la banlieue", annonce un communiqué officiel. "Il y a une dizaine de morts et une quinzaine de blessés." Il s'agit d'une pièce de 210 mm dont la fabrication a eu lieu chez Krupp, à Essen. Les Parisiens vont baptiser ce monstre la "Grosse Bertha", du nom de la fille de Krupp. Si les canons ne tirent que de jour, c'est pour éviter d'être repérés.

Pierre Limasset a évoqué ces bombardements de la grosse Bertha dans ses "Souvenirs":

Le dernier souvenir de mon année de dixième est celui du bombardement de Paris par la « grosse Bertha », ce canon de marine installé par les allemands dans une forêt voisine de Laon, à environ 100 km de la capitale.
C’est le matin, un jour de mars 1918. La classe commence à huit heures et demie. Au bout d’un quart d’heure, nous entendons des sirènes actionnées par des avions. On pense à une alerte, à un bombardement possible, ce qui est pourtant étonnant puisque d’habitude ce sont les sirènes des pompiers qui donnent l’alerte, et que cela se passe toujours de nuit. A la première explosion, le surveillant général, Monsieur Beaumenu, qu’on appelle "beau cul", fait rassembler tous les élèves du petit lycée dans l’entrée. Le grand lycée est en face, de l’autre côté de la rue Charlemagne. On nous y envoie rapidement et les surveillants nous guident dans des souterrains profonds dont nous ignorions l’existence. On m’a dit qu’il s’agissait des caves d’un ancien monastère, jadis situé à l’emplacement du grand lycée, dont les bâtiments paraissaient d’ailleurs très anciens. Une fois installés, nous pouvons entendre plusieurs explosions dont une au dessus de nos têtes. Un obus est tombé dans la cour d’honneur, au pied de l’église St Paul - St Louis, qui borde celle-ci. (...) Je n’ai pas peur, et je me réjouis quand M. Jeannel nous annonce que nos parents vont venir nous chercher. C’est papa, par hasard en permission, qui vient, et nous nous rendons rue de la Cerisaie, où on doit déjeuner. En sortant du grand lycée par la rue Charlemagne, on débouche rue Saint Paul, puis on prend presque aussitôt la rue Charles V. Il faut ensuite traverser la rue du Petit Musc pour atteindre la rue de la Cerisaie dont le n°13 se trouve entre le boulevard Henri IV et le boulevard Bourdon. Dans la rue Charles V, donc pas très loin du lycée, une maison vient d’être partiellement démolie. Mon père, qui a son uniforme, discute avec les policiers qui lui montrent quelque chose dans les décombres. Il dit que c’est un éclat d’obus d’un très gros calibre. Quand on arrive, grand père est seul dans l’appartement. Il a envoyé tout le monde à la cave. Finalement, la famille remonte et le déjeuner me paraît normal.
Mes parents ont une petite bonne qui s’appelle Yvette. Sa famille habite Couvron, un village voisin de Crépy en Laonnois. Le soir même ou le lendemain du bombardement, le père et le jeune frère d’Yvette arrivent rue Lacuée. Il y a eu une alerte, et on est dans l’entrée lorsque papa leur ouvre (...). Ils racontent tout de suite leur histoire. Le gamin, réquisitionné par les allemands pour édifier l’assise de béton sur laquelle un gros canon (la grosse Bertha !) vient d’être installé, a eu le bras cassé au cours de son travail. Et le médecin allemand qui a réduit la fracture lui a remis les os à l’envers, radius sur cubitus, de telle sorte que sa main est maintenant tournée paume vers l’extérieur. Et il souffre beaucoup. "Comme cela, lui aurait-on dit, tu ne seras pas bon pour le service s’il y a une autre guerre !" Le père, absolument furieux, a décidé de franchir le front, de nuit, avec son fils. Arrivés dans les lignes françaises, ils ont été aidés et transportés à Paris. Dès le lendemain, mon père emmène le père et le fils à l’état major de l’armée pour qu’ils donnent les renseignements en leur possession sur la position du canon. Ceux-ci sont d’ailleurs déjà connus. Le garçon est conduit à l’hôpital du Val de Grâce où on doit recasser son bras pour le remettre dans le bon sens."

Un autre bombardement, beaucoup plus grave, eut lieu quelques jours plus tard, le 29 mars. Ce jour-là un obus perça la voûte de l’église Saint Gervais où avait lieu l’office du vendredi saint. Il y eut plus de 100 morts et des dizaines de blessés. On comprend que Maurice ait été inquiet.

Suzanne et Annie à ChamalièresMais Suzanne et Annie ont rejoint Geneviève Fandre, la soeur aînée de Suzanne, qui s'est réfugiée à Chamalières où elle attend pour juillet son 5ème enfant! L'air de l'Auvergne sera plus sain pour tous.
Une lettre de sa jeune soeur Renée parvient à Suzanne. Elle est datée du samedi 13 (?). D'après le calendrier 1918, il pourrait s'agir du samedi 13 avril 1918, au lendemain d'événements tels que Renée les décrit. Renée est à Paris où elle s'occupe beaucoup de ses neveux et nièces de passage rue de la Cerisaie. Ce jour là elle est avec Jacques et avec Thérèse Klein, les enfants de sa soeur Marguerite et d'Arthur Klein, nés le premier en 1913, la seconde en 1914.
L'appartement de Suzanne dont il est question ici est-il celui de la rue de la Cerisaie, ou, tout proche, celui du Boulevard Henri IV ? (d'après le livre de J. Monet Charles Lucien Limasset (1853-1919) et sa descendance, "bien que séparé par la guerre, le ménage..." (de Maurice et Suzanne) s'est installé, en 1917 "dans un gentil appartement, 13 bd Henri IV". Pourtant, on sait qu'en septembre 1917 (lettre ci-dessus, Maurice est d'accord pour l'installation de Suzanne au 3 rue de la Cerisaie... Peu importe, les lieux sont très proches l'un de l'autre, et Suzanne est en Auvergne !

"Je ne t'écris qu'un petit mot parce qu'hier soir il y a eu alerte, et que tu pourrais avoir des craintes, si tu sais que cette fois c'est la Bastille qui a été arrosée. Nous n'avons rien eu, heureusement, ni chez toi. Il y a eu 5 bombes: la 1ère rue des Ecouffés, la 2ème au 12 et 14 rue de Rivoli (abbé Carré blessé et à l'hôtel-Dieu), conduite de gaz crevé, incendie terrible qu'on voyait de chez nous. 3ème rue des Lions, au coin de la rue Beautreillis mais dans la cour. Une petite pierre a été jusque sur ton balcon. Je l'ai mise de côté. Pas de carreaux cassés chez toi. De ton balcon, on voit les dégâts. 4ème rue Saint Paul, incendie dans la cour. 5ème au milieu de la cour de la garde Républicaine: un grand entonnoir, mais c'est tout. Nous avons suté et eu bien peur. Surtout que tout est tombé immédiatement après les sirènes - pour te montrer la rapidité, je défaisais seulement la chemise de nuit de Jacques. Aussi avons-nous emporté les enfants dans des couvertures et les avons habillés en bas. C'est une chance que tu sois partie car tu aurais eu bien peur. Personne n'a eu le temps de descendre, et le nombre des victimes en a été plus grand. Tu vois que ton appartement ni le nôtre n'ont rien. C'est une chance. Nous nous attendions à leur venue, mais l'alerte a été chaude. Rassures-toi malgré tout. Je t'embrasse bien affectueusement, Renée."

Dans cette lettre, Renée a évoqué l'abbé Carré, blessé: Suzanne et Maurice le connaissent bien. C'est lui qui a prononcé, le 21 août 1915, l'allocution aux jeunes époux, en l'Eglise Saint-Paul-St-Louis.

La photo ci-dessous à gauche est issue d'un des multiples sites web traitant de cette période. La photo, prise le 13 avril 1918, montre l'excavation occasionnée par les bombes lachées par un Gotha, la veille, 12 avril, rue de Rivoli. L'autre document, également extrait d'un site web d'images de la grande guerre, montre comment étaient protégés les monuments parisiens contre ces bombardements: ici, précisément, il s'agit de la Colonne de Juillet, Place de la Bastille.

Rue de Rivoli, 13/04/1918   1918 - Place de la Bastille

Mais pendant ce temps, à Chamalières, le terme approche pour Suzanne. C'est le 2 mai 1918 que vient au monde le petit frère Henri, à la grande joie d'Annie:

Henri, 2 mai 1918  Henri, 2 mai 1918, avec la sage-femme  La grande soeur

Suzanne va rester quelques mois encore à Chamalières avant de rejoindre Paris. Elle y est encore quand sa soeur aînée Geneviève Fandre accouche le 16 juillet de Michel. Elle y est toujours à la fin de l'été, Maurice, dans un courrier daté du 11 septembre disant avoir "de bonnes nouvelles de Chamalières".

On s'approche petit à petit de la fin de la guerre. Dans le chapitre intitulé Maurice 1914-1918, on verra beaucoup de photos des deux premières années de la guerre. A partir de septembre 1916, après sa convalescence, Maurice est affecté au service de renseignement du 35ème Corps d'Armée. On a à compter de ce moment très peu d'images et d'informations sur ses activités, ce qui est naturel. De lieutenant, il passe capitaine en juillet 1918. On sait qu'il effectue à cette époque beaucoup de vols aériens et, à partir de clichés photographiques, procède à des études très détaillées des lignes de front (les pages consacrées à la guerre de 14-18 - en construction - donnent plus de détails).

Mais en octobre 1918, un mois avant l'armistice, Maurice tombe malade. C'est la fameuse grippe espagnole qui va faire tant de ravages mais dont il va réchapper. N'étant pas démobilisé, il est soigné dans des hôpitaux militaires. Au début du mois de novembre des complications pulmonaires l'envoient de Pondron (Oise) à l'hôpital de Saint-Cloud (dans les locaux de l'Ecole Normale), après un passage par Villers-Cotterets.

Hôpital de Saint-Cloud

Enfin, on sait qu'il est envoyé en convalescence à Cannes, à partir du 27 novembre 1918. la petite famille peut-elle alors un peu s'y retrouver? Il semblerait que oui si les photos si dessous datent bien de ce moment.

Henri et Annie à Cannes, 1918  Henri à Cannes, 1918

Il rejoint le dépôt de Caen le 31 janvier 1919, mais doit être à nouveau hospitalisé dans cette ville. Enfin, il repart en convalescence à Cannes le 21 février 1919. Que le temps doit paraître long à sa famille, et en particulier à Suzanne!

Enfin, mis en congé sans solde le 3 mars 1919, il est "mis à disposition de la Maison Alliot et Rol, 38 rue de Reuilly à Paris, pour la reconstitution de son usine de Bohain (Aisne)". Ces renseignements figurent pour la plupart dans le livret militaire de Maurice dont on trouve les pages numérisées dans le chapitre sur Maurice en 1914-18. Il est mis en congé illimité de démobilisation le 7 avril 1919. Une vraie vie de famille va pouvoir commencer.

 

MAURICE ET SUZANNE - 1919 à 1925

MAURICE ET SUZANNE
ALLIOT

2ème partie: l'enfance d'Annie et Henri (1919-1925)

Trébeurden 1923
Été 1923, Suzanne et Maurice avec Annie et Henri, en vacances àTrébeurden

La guerre est finie, la vie peut reprendre. Les uns et les autres retrouvent les leurs, leurs domiciles, leurs occupations. Des proches, des amis, des collègues manquent à l'appel, et beaucoup de familles sont en deuil. Mais dans les familles proches de Maurice et de Suzanne, si certains ont été blessés, parfois gravement, on s'en tire plutôt bien. André Limasset, comme Maurice, est blessé en août 1916. Avec un gros éclat d’obus dans le bras droit, c’est de justesse qu’il échappe à l’amputation. C'était à la bataille de la Somme. Marc, 3ème des frères aînés de Suzanne a été blessé au cou, en août 1914, en Belgique. Devenu par la suite pilote de bombardier, il est non pas abattu mais victime d'un accident, en Tunisie près de Sfax, à la veille de l'armistice, le 10 novembre 1918. Son avion, un bimoteur, tombe en vrille à la suite d'une avarie. Son mécanicien est tué et lui s'en sort avec le maxillaire supérieur arraché. Il faut lui remodeler le visage, et sauver son oeil droit, mal en point. Sans être vraiment une "gueule cassée", il garde un visage un peu déformé pour ses proches, mais retrouve la vue après être resté aveugle plusieurs semaines après l'accident.
Pendant cette guerre ont disparu les grands parents de Suzanne, Papa Jules (Poullot) et Maman Adèle, décédés tous les deux chez leur fille Angèle et Lucien, rue de la Cerisaie, en 1916.

Maurice en 1919 est démobilisé. Suzanne et lui vont enfin retrouver des forces ensemble et vivre une vraie vie de famille, dans l'appartement où Suzanne s'est installée avant de partir à Chamalières, 13 Bd Henri IV. L'avenir s'éclaircit.

Lucien LimassetMais une dernière épreuve les attend avec la fin de cette année 1919, quand, le jour même de Noël, après de bons moments passés en famille chez André et Marcelle Limasset rue de Médicis, Lucien, rentré chez lui avec Angèle et Renée éprouve brusquement un terrible malaise. Murmurant dans un souffle "je meurs", il s'éteint brusquement. Le désarroi est total dans toute la famille. Il avait, pendant toute la période de la guerre été un ciment solide et rassurant entre tous les membres éparpillés de la grande famille. AngèleRéaménageant peu à peu et courageusement la maison familiale de Laon, Angèle continuera à entretenir ces liens, très forts, entre les uns et les autres.
Angèle a rassemblé autour d'elle tous ses petits enfants, pour cette joile photo prise à Laon en 1920, avec Renée, la dernière de ses filles.

Sous toutes réserves, on aurait de gauche à droite et de haut en bas:

 

Angèle et ses petits enfantsRenée, Pierre Limasset (André & Jeanne) né le 20 mars 1911, François Fandre (Charles & Geneviève) né le 12 février 1913, Simone Limasset (André & Jeanne), née le 21 mars 1912, Jacques Klein (ARthur & Marguerite), Madeleine Limasset (Joseph & Marcelle) née le 26 décembre 1910, Hubert Fandre (Charles & Geneviève) né le 16 août 1911, à gauche devant Renée, Henri Alliot (Maurice & Suzanne) né le 21 mai 1918, Grand-mère Angèle Limasset, Françoise Limasset (Joseph & Marcelle) née le 9 septembre 1914, Marie-Louise Fandre (Charles & Geneviève) née le 3 août 1916, Anne-marie Alliot (Maurice et Suzanne) née le 21 août 1916, Thérèse Klein (Arthur & Marguerite), née le 12 juin 1914, Andrée Limasset (Joseph & Marcelle) née le 27 octobre 1912, Guite Fandre (Charles & Geneviève) née le 20 septembre 1909, et au premier rang, Elisabeth Limasset (André & Jeanne) née le 17 février 1917, Denise Limasset (Joseph & Marcelle) née le 15 février 1919, et enfin Michel Fandre (Charles & Geneviève) né le 16 juillet 1918. 

 

Quant à Maurice, d'autres réaménagements et réinstallations l'attendent ! C'est avec enthousiasme qu'il a réintégré l'entreprise familiale. On se souvient (détails dans la partie René Alliot) à quoi ressemble alors l'usine de Bohain que Maurice et son beau frère André Limasset ont la charge de remettre sur pied: 

   Ateliers B, C, D en 1919 Atelier A - 1919 

 Changement de raison sociale

Reconstruite et rééquipée elle peut commencer à reprendre vie en 1921-1922. Le directeur, Monsieur Lecourtois dirige l'usine au quotidien. Mais, pour toutes les questions importantes, il s'en remet à Maurice ou à André. Aussi font-ils à Bohain des séjours fréquents.

   1921 Reconstruction Bohain vers 1930

A Reuilly André gère avec Monsieur Parsy la partie commerciale (il remplace son beau père Eliacin Rol, parti en retraite) pendant que Maurice s'occupe de la partie fabrication. Ensemble, ils participent aux réunions du syndicat des fabricants de fils et cibles électriques. André et Jeanne Limasset ont fait l'acquisition d'une maison au 7 de le rue Chanzy, non loin de l'usine. En 1920, sa famille compte 3 enfants, Pierre, 9 ans, Simone, 8 ans et Elisabeth, 3 ans.

 Maurice est un homme profondément attaché à son travail et à ses responsabilités. Pendant toute sa vie professionnelle, il ne va jamais lésiner sur le temps à leur consacrer.

Maurice au travail

Mais, en 1920, lui aussi est le papa de deux enfants superbes ! Annie aura 4 ans en août, et Henri 2 ans en mai.

L'arrière de l'immeuble, Bd Henri IV, donne sur la cour de l'École Massillon. Un peu plus tard, aux heures de récréation, Annie et Henri regardent par la fenêtre les "grands" Eux sont trop petits pour aller à l'école. Ils sont proches en âge et jouent. En mai 2008, Henri et Annie ont évoqué quelques-uns de ces vieux souvenirs, lors d'une visite d'Henri aux Hespérides, à Caen. Ils les ont aussi précisé par écrit :

Annie et Henri  

Henri:
Le Boulevard Henri IV...je peux faire le plan de mémoire [..]. Nous occupions la chambre du fond du couloir dont les fenêtres
donnaient sur la cour de Massillon et l'on voyait les élèves courir pendant les récréations; papa était agacé par la cloche matinale et avait offert à l'école une sonnette électrique, certainement plus pratique mais tout aussi sonore (j'ai pu le constater puisque j'y ai été moi-même élève par la suite). Nous jouions dans notre chambre autour d'une petite table ronde, peinte en blanc, avec des raies rouges, et avions chacun une petite chaise. En face de la porte de notre chambre, il y avait celle où couchait tante Renée quand elle venait à Paris. Le couloir était courbe et desservait la salle de bain et la chambre des parents. Sur le mur opposé aux portes, il y avait le téléphone, accroché au mur, et un jour où les réparateurs étaient venus, on nous avait recomandé de ne pas faire de bruit, sans quoi ils nous emporteraient dans leur sac.... Le couloir débouchait sur le hall d'entrée, et, à droite, il y avait le salon, puis la salle à manger, dans le buffet de laquelle il y avait des assiettes et de la confiture. J'avais exercé mes talents de peintre et avais fait de très beaux dessins sur les assiettes blanches, avec la confiture rouge....maman n'avait pas du tout apprécié!
 [...] Par la fenêtre de la cuisine, on voyait les voisins d'en face, les petits "Morillon", dont une fille a épousé plus tard mon ami André
Poupinet... Je me souviens qu'un jour où maman n'étais pas encore rentrée, tante Thérèse avait sonné et tu as du monter sur une chaise pour pouvoir lui ouvrir. On nous emmenait promener au Jardin des Plantes: nous prenions dans nos bras nos poupons en celluloïd, le tien habillé de rose, le mien habillé de bleu. Arrivés sur le Boulevard Henri IV, on voyait les vieux taxis Renault (ceux de la bataille de la Marne qui avaient transporté les soldats français pour faire face à l'avance allemande); grand-père Alliot en a acheté un vieux par la suite pour le faire transformer par Choiseau en camionnette, permettant de transporter le bois dans la propriété de Neuvy (lettre à Annie).

Annie (cahiers): 
"à l'boulvard henri IV", disait-on, quand on parlait du boulevard Henri IV, mon frère et moi..
Je me souviens des assiettes peintes avec de la confiture, et aussi plus tard, à Brunoy, (que) "tu avais mis du miel dans le nombril du bronze de la salle à manger. Mais, plus grave, quand tu avais dit à maman que tu avais jeté les clés par la fenêtre, à Paris. Ne trouvant rien sur le trottoir, elle était allée au commissariat et... retrouvé ses clés sous son matelas, le soir" (lettre à henri). ...
 J'ai des souvenirs de mes colères, comme une fois, en pleine réception, en pensant que ma mère ne m'avais pas mis le noeud de ruban dans les cheveux comme promis! [...] Nous avions une "bonne à tout faire" - terme utilisé à l'époque, et qui n'était pas péjoratif - elle nous emmenait au Jardin des Plantes.

Les photographies de vacances témoignent elles aussi du retour à la vie normale. On retrouve Suzanne et ses deux petits en Bretagne, qui sera l'une des régions de villégiature privilégiée de la famille. On ne voit jamais Maurice sur les photos prise à la mer. Est-ce lui le photographe? Mais qui imaginerait Maurice en costume de plage, ou même pieds nus dans le sable !! Profitait-il d'ailleurs longtemps de ces séjours?
Voici une jolie série de photographies de Suzanne et de ses enfants, prises à Pornichet, en mai 1920:

Pornichet_1920  Pornichet 1920 _2  Pornichet 1920 _3 

C'est aussi à cette période que René Alliot acquiert à Neuvy-sur-Loire, dans la Nièvre, la magnifique propriété de "Bois-Réaux", non loin de celle que son cousin et ami Henry Rogier possède à Bonny-sur-Loire, les "Sainjoncs"  

La maison vue en arrivant du rond-point

Neuvy, Pâques 1921  Pâques 1921
Pâques 1921 - Les cloches de Pâques sont passées à Bois-Réaux ! Annie et Henri sont ravis, guidés par Suzanne, Marie Alliot, Thérèse Alliot, Jeanne Sénéchal (tout à fait à gauche) et ? 

Neuvy
de gauche à droite, Henri, Suzanne, Annie, Maurice, Juliette et Eliacin Rol, Marie Alliot.

Pendant des années, les meubles de jardin, les bancs et les transats vont accueillir le moment de détente du café devant le magnifique panorama qui s'étend au delà de la Loire, après le repas toujours un peu solennel, dans la "grande salle à manger" (un chapitre entier - en construction - est consacré à Bois Réaux)

C'est aussi au début des années 1920 que Maurice et Suzanne quittent le boulevard Henry IV pour aménager dans une belle et grande maison, précédée d'un jardin d'agrément et derrière laquelle s'étale un vaste potager. Suzanne aimait certainement beaucoup la vie parisienne et elle y cotoyait ses cousines, ses belles-sœurs, ses amies. Mais elle aimait aussi la nature et le grand-air, et sa santé était délicate. Henri se souvient que l'oncle Louis Rol, médecin (fils aîné de Juliette et d'Eliacin), venait souvent boulevard Henri IV. Toujours est-il que pour sa santé, l'éloignement de Paris semblait devoir être une bonne chose. Alors, voici Brunoy! Brunoy, 7 route de Brie, et tant de souvenirs ensuite pour les enfants et petits enfants! Mais peut-être aussi... quel isolement pour Suzanne, dont le mari partait si tôt, rentrait si tard et partait pour Paris même le samedi... Rapidement il y eut pour l'aider Céline et Joseph. Céline s'occupait de la cuisine et de l'entretien de la maison. Joseph s'occupait du jardin et quittait son tablier de jardinier pour endosser le costume d'intérieur et servir à table.

Annie et Henri étaient ravis. Tant d'espace pour jouer ! Annie surveillait bien les plants du potager : on lui avait dit que les bébés naissaient dans les choux ! Il y avait surtout, au pied du perron de l'entrée, ce trottoir qui faisait toute la longueur de la maison! Les enfants s'inspiraient de ce qu'ils connaissaient : le trottoir était leur magasin, et le perron en était la caisse; ou bien, quand ils jouaient dans la salle à manger, les chaises, placées de telle ou telle façon, tantôt formaient une cuisine, avec cuisinière, évier, table et placards, tantôt figuraient "l'usine", où s'élaboraient des machines complexes de ficelle et de bobines.
L'usine, la vraie, Annie et Henri y allaient souvent. C'est là qu'étaient leurs grands parents Alliot, et puis cette bonne Félicie et son mari Jean Girault, Madame Briole, Monsieur Godier !
(Cahiers d'Anne-Marie :) "À Reuilly, le pavillon était entouré par l'usine et les bureaux. Nous entendions le tintement de l'appareil dans lequel les ouvriers pointaient leur carte en arrivant le matin [...]. Les concierges et la famille du livreur avaient des appartements aménagés donnant sur la cour.  Quand nous séjournions chez nos grands parents et que grand-mère et tante Thérèse s'absentaient l'après-midi, j'étais confiée à Félicie et à madame Briole"

Fin mars-début avril 1922, Maurice, Suzanne et Annie font un séjour à Grasse. Sans doute Henri, trop jeune encore, est-il confié à l'un ou l'autre de ses grands-parents. Suzanne a une santé assez fragile, et Maurice se souvient des bienfaits ressentis avec les siens, trois ans plus tôt sur la côte d'Azur, lors de sa convalescence à Cannes, affaibli par des mois de guerre et la grippe espagnole. Toutes les photos ci-dessous sont prises à Grasse ou dans les environs (à froite, Saint Cézaire).

Grasse 1922 Suzanne et Annie  Grasse 1922, Maurice et Annie  1923 - Promenade à Saint Césaire 

La visite  
Sur la photo ci-dessus, Suzanne reçoit, semble-t-il, sa mère, accompagnée d'Yvonne, sa sœur
et du mari de celle-ci, Jean Monet (non garanti !!)

Puis la vie reprend son cours, à Brunoy. Et dès l'été suivant, on peut désormais profiter pleinement de Bois-Réaux, un véritable paradis pour les enfants!

Au tennis
Henri et Annie jouent dans un tas de sable. Au fond, le tennis.

Louis ROLOctobre 1922 : il faut songer à inscrire les enfants à l'école. Il n'est pas question de les mettre à l'école communale, encore mal vue. Annie est donc inscrite dans une école privée dont elle garde un assez mauvais souvenir "une école assez minable" écrit-elle, qu'elle quitte au début du printemps car elle tombe malade. Très malade. En particulier ce soir du 30 mars 1923 : Alors qu'on avait cru d'abord à un refroidissement et à un simple mal de gorge - le médecin de Brunoy n'avait pas vu venir le danger - la situation s'est brusquement dégradée. Et cette nuit là, Suzanne va la passer à empêcher sa fille de s'étouffer.
"Maman avait passé la nuit avec une pince à te retirer les peaux qui t'étouffaient" se souvient Henri (lettre à Anne-Marie, avril 2008). Le lendemain matin, les choses semblent aller mieux. Et puis justement, c'est dimanche, jour de Pâques (1er avril 1923), et l'oncle Louis Rol (ci-contre) vient déjeuner à Brunoy. C'est rassurant. Mais après un rapide examen, Louis dit à Maurice et à Suzanne : "Si elle semble aller mieux, c'est qu'elle est en train de partir !" Et, sans attendre, accompagné de Maurice, il file à Paris, fait immédiatement identifier la diphtérie à l'Institut Pasteur et revient dans l'après-midi avec le sérum qui va sauver Annie.
"Tu es revenue de loin... et moi qui avais probablement eu une forme atténuée, car je me souviens avoir été triste et mal foutu, on m'a envoyé à Laon chez grand-mère Limasset, puis chez tante Marguerite, et enfin chez les Rol quand les Klein sont partis aux Coumats" (propriété des Klein dans les Landes). Annie a besoin de soins constants pendant des semaines : "bien mauvais souvenirs que les lavages de gorge, et surtout les injections de sérum dans la peau du ventre" écrit Anne-Marie dans ses cahiers. "Maman étant trop fatiguée, j'ai été soignée par une infirmière venant de Paris, Madame Donato. Elle et son mari qui était médecin dans un dispensaire sont devenus de grands amis de mes parents"...

Annie et Madame Donato  A Brunoy, avec Mme Donato
À Brunoy, la chambre d'Annie, isolée, est transformée en dispensaire. Madame Donato ne la quitte pas.
Sur la photo de droite, Annie peut sortir. Elle est guérie. Mme Donato est à gauche.

"Après ma diphtérie", raconte Anne-Marie, "mon grand-père est venu me chercher pour m'emmener à Neuvy par le train. Il est descendu sur le quai à Montargis pour acheter une boisson, et j'ai eu très peur que le train reparte sans lui. J'étais si faible que grand-mère et tante Thérèse attendaient à la gare avec la charette en bois pour monter à Bois-Réaux".

Après cette nouvelle période de séparation entre les uns et les autres, et de fatigue, le moment arrive enfin où l'on se retrouve tous à Brunoy, où la vie reprend comme avant, où l'on peut se rendre à Paris voir la famille ou recevoir dans le beau jardin de Brunoy, le dimanche ou les jours de fête ! Henri a l'air si content !  

Avec les cousines
De gauche à droite : Elisabeth, n°3 de André et Jeanne Limasset, Henri, Andrée, n°2 de Joseph et Marcelle, Geneviève (future Mme Tranchant) la petite dernière de ceux-ci, devant, Denise (future Mme Guillaume), leur 4e, puis Françoise (future Mme Rime, puis soeur à l'Abbaye du Bec-Hellouin), la 3e; au dessus de celle-ci, Madeleine (future Mme Demars), l'aînée, et, derrière Annie, Simone (future Mme Eschmann), 1ère fille d'André et Jeanne (Pierre Limasset, l'aîné de leurs 3 enfants, n'est pas sur la photo)

Sur la photo qui suit, Annie est habillée en nurse et tient son poupon (à moins qu'elle ne soit déguisée en "Madame Donato ?". Elle est entourée de ses cousines Elisabeth, qui tient la poussette, et Simone, assise, les filles d'André Limasset (il est assis dans un transat) et de Jeanne (allongée à ses côtés). Leur fils aîné, Pierre, est à droite de la photo. Debout derrière le groupe, c'est l'oncle Louis ROL. Il a épousé en 1921 Elisabeth Allain, à droite, qui, amusée, regarde Henri, assis sur sa voiture à pédales. On aperçoit Suzanne, assise derrière les petites filles.  

1923 début d'été à Brunoy

Cet été-là, c'est toute la famille qui retourne à Bois-Réaux. Ce jour là, Monsieur et Madame Parcy, des collaborateurs de l'usine de Reuilly, sont de passage. C'est l'heure du café et du petit digestif sur la terrasse. Les grands parents, Maurice, Suzanne, Thérèse, les enfants, Louis (?, en casquette), Rita, la chienne, tous posent pour la photo.

 Avec les Parsy

 

Puis, à la fin de l'été, un séjour à Trébeurden achève de remettre tout le monde en forme...

 

1923 Trebeurden

 

Bateau de pêche    1923, Trebeurden en bateau 

 

Après l'été, l'automne et les études qu'il faut arriver à suivre pour Annie que son expérience dans la première école de Brunoy n'a pas convaincue. A Brunoy, ce n'est finalement pas aisé. Henri, plus tard, sera inscrit à Paris, à Massillon, dont il connait déjà l'animation des cours de récréation. Mais pour l'heure, on s'arrange. "Henri et moi, n'allant pas à l'école, avons pris des leçons chez un instituteur à la retraite. Arrivée au niveau de la sixième, j'ai été inscrite dans une succursale du Collège d'Hulst à Brunoy. Il y avait peu d'élèves et pas de classe de 6ème. J'ai été mise en 5ème, mais le niveau était si faible que nous avons du redoubler la 5ème. Il m'a fallu attendre la seconde pour avoir de bons professeurs qui venaient du collège d'Hulst de Paris !"

Pour le reste, la vie continue, Céline et Joseph sont toujours là, à Brunoy. Ils logent dans l'un des petits bâtiments qui flanquent le portail de la propriété et dominent la rue de Brie d'un côté, de l'autre le jardin et la maison. Plus tard, un petit appartement leur sera aménagé au second étage de la maison, quand Annie et Henri seront tous deux à Paris.

Maurice est très occupé par les usines et la mise en place des institutions sociales de Paris et de Bohain... et comme les petits, il fait tourner des fils et de très grosses bobines!

 

Atelier de guipage    Ateliers des fils fins

 

Atelier de tressage    Calandre boudineuse à caoutchouc

Chaque année, désormais, Bois-Réaux reçoit famille et amis. René, Marie et Thérèse Alliot y prendront de plus en plus souvent leurs quartiers. Nous sommes ci-dessous en 1924. Ce sont certainement les premières années vraiment sereines qu'aient pu connaître Maurice et Suzanne depuis leurs joyeuses fiançailles lors des fêtes de fin d'année de 1913!

1923 - Le perron  1923 Annie et Henri à Bois-Réaux

Le perron ouvre le "billard" sur la partie du jardin qui domine les bords de la Loire. C'est un endroit agréable pour s'asseoir après le déjeuner et prendre quelques clichés de ces moments heureux. On reconnaît Maurice, Suzanne, Eliacin et Juliette Rol, Annie et Henri, encadrant leur grand-mère, et "tante Thérèse" à l'arrière. René, "grand-père" prend la photo. C'est au tour de Maurice de fixer cette image du grand-père René Alliot initiant son petit fils aux privilèges des grandes personnes, sous l'oeil mi-amusé mi-inquiet de son beau-frère !

 la première bouffée  

 

 Annie, Henri et ler grand-père René  La cabane du tennis   Annie et Henri devant le tennis

 

Ces années d'après guerre ont aussi été les années d'enfance d'Annie et d'Henri. Après les épreuves, l'avenir sourit à Maurice et à Suzanne : ces images de complicité entre le grand-père René et ses deux petits enfants sont là pour le montrer. Et puis, à Paris, à Laon ou à Reims, les familles se sont agrandies et les cousins se voient volontiers, à Brunoy, à Neuvy où chez les frères et s

œurs de Suzanne. Les enfants d'André ont maintenant 14 ans pour Pierre, Simone 13, et Elisabeth 7ans. Annie aime beaucoup ses cousines Limasset, les filles de Joseph et de Marcelle. Il y a Madeleine, la grande, qui en 1925 approche déjà les 15 ans, et puis Andrée, de 2 ans plus jeune, Françoise, qui a 11 ans, puis Denise, 6 ans, et enfin Geneviève qui, née en avril 1924, est encore un bébé. Quand Annie et Henri rencontrent leurs cousins de Reims, les enfants de Geneviève (soeur aînée de Suzanne) et de Hubert Fandre, ils sont ravis aussi. Marguerite ("Guite"), née en 1909, est déjà pour eux presque une adulte, et les garçons ont : François, 14 ans et Hubert, 11 ans. Par contre, Marie-Louise (dite Marilou) et Michel ont le même âge qu'eux. D'ailleurs, les deux mamans étaient à Chamalières quand Henri et Michel sont nés, le premier en mai, le second en juillet 1918.

Toutes ces familles conservent des contacts étroits et suivis, grâce à l'hospitalité des uns et des autres, aux épreuves communes suivies pendant la guerre, et aussi parce que les liens de famille étaient traditionnellement privilégiés, beaucoup plus sans doute que pour les générations suivantes.

Annie (souvenirs): " je n'avais pas d'amies"  (on a vu plus haut que les conditions de scolarité à Brunoy n'avaient pas été idéales), "heureusement j'ai été souvent accueillie chez Tante Jeanne et Oncle André rue Chanzy, dans un pavillon derrière lequel il y avait un jardin, et surtout chez tante Marcelle, épouse du frère de ma mère, Joseph Limasset , dans un bel appartement rue de Médicis, donnant sur le jardin du Luxembourg...."

MAURICE et SUZANNE - 1925 à 1939

MAURICE ET SUZANNE
ALLIOT

3ème partie: 1925 à 1939

Suzanne et Maurice passent donc leur vie entre Brunoy, Reuilly où les accueillent régulièrement René, Marie et Thérèse Alliot, et Neuvy où tous séjournent dès qu'ils le peuvent, en particulier l'été.

En 1928, la famille s'agrandit avec la naissance de Françoise, le 7 mars, pratiquement 10 ans après la venue au monde d'Henri. Puis, le 6 février 1930 vient le tour de Lucienne, et enfin, le 1er novembre 1933, celui de Bernard.

été 1928: Annie, Henri et Françoise   Les mêmes avec marie Alliot

Été 1928, à Brunoy (photo de gauche), puis Neuvy (droite)

Dans les autres familles:

Chez André et Jeanne Limasset, en 1930, Pierre a 19 ans, Simone (future Mme Eschmann), 18 (on la voit peu sur les photos de cette époque: victime d'un accident de la route en 1927, elle commence à peine à remarcher en 1930). Elisabeth a 13 ans. Beaucoup d'épreuves pour cette famille. André, sujet depuis la guerre à des crises de paludisme, meurt brusquement au soir du 7 octobre 1931. Plus tard, en août 1935, c'est Elisabeth qui disparaît, victime de la tuberculose.
Tout semble sourire à Joseph et Marcelle, à la tête d'une famille nombreuse, réputée pour sa gaîté: Madeleine (future Mme Demars) va avoir 20 ans en décembre 1930, Andrée (future Mme Brunet) en aura 18 en octobre, Françoise (future Mme Rime, puis veuve de guerre et religieuse au Bec-Hellouin) aura 16 ans en septembre. Denise (future Mme Guillaume) a 11 ans et Geneviève (future Mme Tranchant) 6 ans. Mais là aussi, un drame bouleverse la vie familiale en 1934: Drame inimaginable de nos jours. Marcelle est victime d'une septicémie, conséquence d'une simple éraflure de l'oesophage causée par un os de lapin...

C'est ainsi qu'en juin 1935, Joseph et Jeanne vont joindre leur solitude pour continuer à élever ensemble leurs enfants, sans Elisabeth, décédée 2 mois plus tard.
Chez le 3ème frère de Suzanne, Jean, marié sur le tard (46 ans) à Anne-Marie Révillon, veuve qui déjà a 3 enfants, on fête en 1931 la naissance de Jean Claude Limasset, puis puis de sa soeur Christiane (future Mme Thiollier) en 1935.
Marc le 4ème et dernier frère de Suzanne est marié depuis 1920 avec Victorine Quaglino, dite Ninette: Eux-mêmes n'ont pas d'enfants mais élèveront à Nice, où ils résident à partir de 1925, les 3 enfants d'un frère de Ninette et de sa femme, décédés accidentellement.
Geneviève et Charles Fandre, mariés depuis 1908, ont de grands enfants déjà: Guite, 21 ans ne va pas tarder à se marier avec Pierre Scneiter, courtier en vins de Champagne, François aura 19 ans en août 1930, Hubert a 17 ans, Marie-Louise, dite "Marilou" (future Mme Warnier) aura 14 ans en août, et Michel va fêter ses 12 ans en juillet.
Chez Marguerite et Arthur Klein, les deux enfants dont on fêtait le baptême juste avant la guerre, ont déjà, pour Jacques 17 ans, et pour Thérèse, 16 ans.
Yvonne
, sœur cadette de Suzanne, et Jean Monet ont désormais 6 enfants: André, né en 1919, Lucien en 1920, Paul en 1921, Jacqueline (future Mme Deveaux) en 1923, René en 1926 et Marie-Thérèse (future Mme Arnion) en 1930.
Renée
, la plus jeune sœur de Suzanne a épousé Pierre Monet, frère de Jean : Eux aussi ont 6 enfants: Paulette (future Mme Brassaud) est née en 1922, Jean-Claude en 1924, Jeannine (future Madame Alex Klein) en 1925, Philippe en 1926, Nicole en 1929, et enfin Guy, né en 1933.

Durant toute cette période, les familles d'André, de Joseph et de Jean Limasset sont à Paris. Celle de Geneviève et de Charles Fandre est alors revenue à ses anciennes attaches à Reims, où Charles a pris la direction du "Nouveau peignage de Reims" (il avait au début de sa carrière été Ingénieur-directeur de l'une des usines de Jules Poullot, le grand-père maternel de Geneviève). Marguerite et Arthur Klein sont toujours à Laon où Arthur a son étude d'avoué. Ils habitent rue du Cloître, près d'Angèle Limasset qui s'y éteindra à 72 ans, le 9 janvier 1934. Henri Alliot, dans une des lettres adressées à sa soeur en 2008, se souvient de ces périodes lointaines où il était en visite à Laon avec les siens: "Rue du Cloître, il y avait la maison de tante Marguerite avec le petit appartement de la vieille madame Klein, et de l'autre côté l'étude d'avoué de l'oncle Arthur. De l'autre côté du jardin, le garage où le chauffeur me laissait monter dans la vieille Ford où je jouais à conduire. Il y avait aussi la grosse Panhard pour aller loin, aux Coumats par exemple. Par la suite grand-mère Limasset a vendu la grande maison de la rue Saint-Cyr pour acheter la maison voisine de celle de tante Marguerite et s'y installer".
Quant aux deux familles Monet, l'une, celle de Jean et Yvonne, habite à Villemonble en Seine Saint-Denis, l'autre, celle de Pierre et Renée, est installée à Nevers.

 Certaines de ces familles, comme lefont Maurice et Suzanne, passent une partie de leurs vacances dans de grandes résidences secondaires : Après les décès dramatiques et prématurés d'André Limasset en 1931, puis de Marcelle sa belle-soeur, en 1934, le ménage recomposé de Joseph et Jeanne, installé à Paris rue Chanzy, acquiert une propriété au bord de l'Eure, à Saussoy. Mais on se retrouve aussi à Montignac, dans la propriété de famille des Rol (parents de Jeanne et Marcelle Limasset) ou bien sûr à Neuvy chez les Alliot, à Missy (Aisne), ou aux Coumats (Landes) qui sont les deux propriétés des Klein.

Réunion de famille à Montignac, 1929   1929_Montignac

Ci-dessus, Montignac, été 1929. Photo de gauche: Pierre Limasset (debout), Suzanne, Joseph, Jeannette Rol (épouse de René Rol), sa fille Monique, au fond, Annie, Andrée, Denise, Marcelle, Geneviève Limasset, Jacques  Rol et, de dos, Françoise Rol.
Photo de droite: Françoise Rol, Suzanne Alliot, Jean-Louis Rol, Denise, Marcelle, Geneviève Limasset, Jeannette, Jean-Louis, Jeanine Rol, Françoise Limasset, Pierre, Joseph et Andrée Limasset.

1928 aux Coumats, Annie et Thérèse KleinMarguerite et Arthur Klein se reposaient le week-end dans une petite maison située à Pierrepont, à une quinzaine de kilomètres de Laon. C'était aussi pour Arthur un rendez-vous de chasse, ce dont il raffolait.
La famille avait d'ailleurs aussi une propriété, les "Coumats", dans les landes. C'était une grande ferme : eux occupaient une petite maison basse, typique de la région, et s'y rendaient à la belle saison avec la grosse "Panhard" évoquée par Henri dans ses souvenirs. Annie aussi garde de nombreux souvenirs des Coumats.
Elle raconte notamment qu'un jour, invitée là-bas, elle dut faire, avec une des employée des Alliot, le voyage en train: "Maman ne voulait pas que je fasse le trajet en voiture, elle trouvait qu'oncle Arthur ne conduisait pas assez bien!".
D'après l'album généalogique intitulé "Charles Lucien Limasset et sa descendance" (1958), Les Klein ont acquis et restauré le château de Missy, tout proche : Est-ce la demeure ci-dessous (bien avant cette acquisition) trouvée sur le site des cartes postales anciennes (www.notrefamille.com)?

Château de Missy

Le même document précise que, tout en conservant la rue du Cloître à Laon, où Arthur continue son activité, la famille s'installe au château restauré et entouré d'une splendide propriété, en 1926. Toute la famille y sera à tout moment acceuillie. Arthur devient maire de Missy, et Marguerite s'occupe aussi bien des enfants de la commune qu'elle tient l'orgue de l'église. A noter que l'actuelle maire de Missy-lès-Pierrepont se nomme Madame Marie KLEIN ! (source: annuaire web de la mairie). Mais la famille Klein possède aussi une propriété dans les Landes, aux Coumats qui, comme Montignac sera un point de ralliement hors zone occupée au début de la guerre.

Les deux familles Monet opteront pour Saint-Brévin l'Océan, où Yvonne et Jean acquièrent une propriété, les "Bossis" et où, Renée et Pierre se sont fait construire vers 1931 une villa appelée "la Pignada" (ils reprendront ce nom pour leur villa de Jullouville les Pins, beaucoup plus tard.


Saint-Brévin 1933

Saint Brévin, Pâques 1933: Maurice, en costume-cravate est entouré des garçons (Henri à droite, André et Lucien Monet à gauche, fils aînés d'Yvonne). Les 3 soeurs, Suzanne, Yvonne et Renée sont là (mais de l'une d'elle, allongée, on ne voit que les pieds)

Ci-dessous, les photos ont été prises en 1934: Difficile de repérer les cousins et les cousines qui construisent le château de sable!


Saint-Brévin 1934    Saint-Brévin 1934 - les enfants

Pour la famille Alliot, donc, il y a Neuvy, "Bois-Réaux"! Ci-dessous en 1930, un jour de réception! On admire les deux "Delahaye", celle de René et celle de Maurice, et leur conduite à droite! Il y avait aussi les visites entre cousins et amis, entre ceux de "Bois-Réaux" et ceux des "Sainjoncs", propriété d'Henri Rogier et des siens, non loin de Neuvy: Sur la 3ème photo, nous sommes en visite aux Sainjoncs, la même année 1930.

Neuvy, été 1930     Neuvy, été 1930, départ des invités

 

Visite "aux Sainjoncs"

"Bois-Réaux"7 août 1933: parmi les personnages debout, de droite à gauche: Pierre Monet, René Allot, Marie Alliot, Suzanne, Renée Monet, Henri Alliot (arrière plan), Jeannette Rol. Assis, jacques Klein, Françoise, Lucienne Alliot, Maurice Alliot, Paulette Monet, Françoise Rol, Jeannine Rol, Jean-Claude et Philippe Monet, et, de dos, Nicole et Jeannine Monet, Monique Rol. Assise à la fenêtre de le cuisine, Anne-marie Alliot.

Neuvy, 7 août 1933

Ici, là ou ailleurs, ce sont toujours des réunions où les cousins et les cousines se retrouvent régulièrement, nombreux!

Réunion de famille vers 1932 ou 33

Photo ci-dessus, de gauche à droite, Joseph Limasset, Pierre, sa mère Jeanne Limmasset, en deuil de son mari André, Andrée, Marcelle et Françoise Limasset, (?), René Rol dominant le groupe de sa haute taille, devant lui, Denise Limasset, (?), Thérèse Klein, Anne-Marie Alliot en robe à pois foncée et col blanc, (?), Elisabeth Limasset (dite "Lisette") et Jeannette Rol.
Photo ci-dessous, prise en septembre 1935, les enfants de Renée et Pierre Monet en visite à Neuvy (ce qui était fréquent, compte-tenu de la proximité de leur résidence à Nevers). On a de gauche à droite:Bernard Alliot, Guy et Nicole Monet, Lucienne et Françoise Alliot, Philippe, Jeannine, Jean-Claude et Paulette Monet, et Anne-Marie Alliot.

Septembre 1935, à Neuvy

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Sans doute, hormis Neuvy, ces noms et ces lieux évoquent-ils de lointains souvenirs parmi les plus "anciens", qui pourront nous en dire plus sur les grandes réunions de famille de l'époque? La guerre à nouveau, celle de 39-45 devait en tout cas, une fois de plus, favoriser les migrations et les regroupements familiaux dans ces résidences à la campagne ou à la mer, quand il devenait trop dangereux de rester chez soi....

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Mais pour l'heure, retrouvons-nous à Brunoy, résidence de Maurice, Suzanne et leurs enfants. Nous sommes en 1930, aux beaux jours. Annie tient dans ses bras ses 2 petites soeurs. Puis les années passent, 1932 (2ème et 3ème photos ci-dessous), 1933 qui voit l'apparition de Bernard, puis 1935...

1930: Annie, avec Françoise et Lucienne           Françoise et Lucienne avec Céline

Brunoy, 1932         1935, Brunoy

C'est une maison splendide, toute blanche, précédée d'un beau jardin et derrière laquelle s'étend un grand potager. Devant la maison, un grand "trottoir" sert d'aire de jeux. Les photos ci-dessous donnent un aperçu de cet environnement : La 1ère a été prise en 1933, un jour où les Monet (Pierre et Renée) sont là avec leurs enfants. Ensuite, les photos datent de 1935, un jour où Joseph, veuf de sa femme Marcelle et de son frère André, vient à Brunoy avec Françoise, la 3ème de ses filles.

Visite des Monet à Brunoy       1935, Brunoy, avec Françoise Limasset 

 

Brunoy, 1934, les 5 enfants ALLIOT   1934 - grands-parents à Brunoy

Brunoy, 1935, avec Joseph Limasset et sa fille Françoise    1935, Brunoy

Brunoy en fleurs

Rien de mieux pour illustrer la vie à Brunoy, et accessoirement à Neuvy, que de laisser Lucienne en parler:

Lucienne, nounours et les chiens(1er novembre 1933) "La naissance d’un petit frère imprime la mémoire même à 3 ans et demi. Françoise et moi partagions la même chambre. Ce matin-là, papa entre par la porte du cabinet de toilette, il venait de la chambre d’Annie et nous annonce que nous avons un petit frère. Je n’étais pas préparée à cette éventualité, mais nous pouvions descendre le voir. Dans ce temps-là je ne savais pas comment arrivaient les bébés et mon 1er étonnement a été de trouver maman dans son lit. La petite commode de la chambre des parents, près de la fenêtre, avait été déplacée et le berceau alsacien était à sa place.
J’ai tout de suite adoré mon petit frère. Maman le changeait sur une planche posée sur la baignoire, elle lui mettait du talc sur le derrière ! J’ai encore un petit panier en osier, rond, avec un couvercle qui me rappelle cette époque.
Une religieuse est venue pour les premiers jours, quand elle montait l’escalier, sa grande robe faisait frou frou, c’était amusant de monter derrière elle.
Quand le bébé pleurait, j’avais trouvé bien de le bercer, mais il paraît qu’il ne fallait pas le faire parce qu’il en prendrait l’habitude et pleurerait tout le temps, (le petit filou) cela ne l’a pas empêché de se mettre à plat-ventre pendant des années pour taper sa tête afin de se bercer tout seul.

J'aimais beaucoup les choses acides, et dans le jardin il y avait des plate-bandes d’oseilles, c’était bon mais défendu. Comme Eve, j’en mangeais, quelle humiliation le jour où maman, par la fenêtre de la salle de bain, me gronda alors que Monsieur Gaillard, le jardinier était témoin.
Alors, il valait mieux se cacher. Cette fois, c’était une pomme tombée et verte (encore Eve). Sur le côté de la maison, il y avait un mur sans fenêtre…idéal pour être tranquille ! Mais voilà, Marcel Monimart était venu dîner chez nous et papa lui faisait visiter le jardin. Quand ils ont tourné juste au coin de la maison, la pomme était dans mes mains, un peu croquée … Il y avait une solution : jeter la pomme en l’air, comme prévu elle retombe un peu croquée : "oh, regarde le petit Jésus a croqué dans la pomme !"

Un beau jour d’été, nous jouions au coiffeur,  dans notre chambre quand maman a découvert Françoise, munie de ciseaux, me coupant hardiment  les cheveux. Elle a mis fin à cette dangereuse occupation, est redescendue au jardin, et qu’a-t-elle vu ? Lucienne grimpée sur le rebord de la fenêtre (au 2d étage) pour secouer les draps de sa poupée, et comme c’était dangereux, Françoise la tenait par sa robe ! Maman est remontée, quatre à quatre je suppose, et nous a mises toutes les deux au lit. Nous y avons fait un concours de rots très amusant, mais cette fois personne n’est venu nous arrêter.

Françoise et Lucienne avec CélineIl y avait derrière la maison, côté potager, juste en face de la buanderie, un puits (en fait, une citerne pas très profonde) avec une pompe. Françoise et moi faisions un concours, le but était d’enfoncer la sienne plus profondément que celle de la partenaire et j’ai gagné car je suis tombée dans l’eau, j’ai touché le fond, je n’ai absolument pas eu peur car je suis remontée et Céline qui faisait la lessive dans la buanderie a vu et a couru me rattraper.

Joseph au potagerLe pire dont je me souviens, c’est que le soir elle n’a pas voulu m’embrasser avant de me coucher. Il lui fallait digérer son émotion.
Céline avait d’ailleurs eu une autre émotion avec Françoise en maillot : Du rez-de-chaussée où elle s’était rendue (en entendant des gazouillis insolites, je suppose) elle a vu le bébé qui avait rampé on ne sait comment, passer sa tête entre les barreaux de la rampe au risque de faire un rapide plongeon. La pauvre a appelé désespérément Joseph tout en tenant son tablier des 2 mains prête à recevoir le bébé, au cas où.. Il n’y a pas eu de cas où.

Nous allions au collège d’Hulst, j’y suis rentée en 11ème (CP). Nous n’étions pas nombreux et étions autour d’une grande table. Nous avions un vestiaire pour les petits , nous y mettions tantôt les manteaux, tantôt les tabliers noirs, j’enviais beaucoup celui de mon amie Marie-Thérèse car il avait un liseré rouge le long des boutonnages.
À la même époque, je me vois sur une chaise de la cuisine en train de lacer mes guêtres qui venaient d’Henri ou Annie, il y avait je ne sais combien de crochets et quand on arrivait au dernier, malheur si les 2 côtés ne correspondaient pas.Nous portions des vêtements bien chauds que grand-mère nous avait tricotés: jupons à larges côtes, tricotés avec une laine blanche assez grosse, chandails rouges à manches courtes et petit col gondolé, jupes bleues à bretelles et gilets à manches longues  bleus et rouges . Cela semble prouver qu’à l’époque on ne chauffait pas beaucoup.

Comment se passait l’école ? pour moi, cela ressemblait beaucoup aux méthodes actuelles, sauf que la méthode globale n’avait pas encore été inventée. Pour Bernard (Delavault), c’était assez différent : le matin on chantait tous les jours les tables, les verbes ; on levait les ardoises avec les résultats de calcul mental, il fallait faire tous les soirs une frise coloriée pour séparer le travail du lendemain(ce qu’il faisait à la perfection).

En 1937 et 1938, nos parents nous envoyèrent, Françoise et moi, en vacances de Noël à Autran, dans une petite pension d’enfants. Cela me plaisait bien. On partait avec un aumônier, les parents nous conduisirent au train, à la gare de Lyon. C'était le soir, il faisait nuit : j’étais comme dans un rêve, sauf que papa est tombé en descendant du wagon, et s’est cassé le bras: voir son papa par terre c’est tout de même impressionnant, surtout s’il saigne du nez. Puis dormir dans un train ne devait pas poser de problème et voir les montagnes blanches le matin à Grenoble, prendre un car et débarquer dans la neige, c’était merveilleux, féerique.
Nous faisions du ski, j’étais meilleure que Françoise, on me le disait et sans complexes cela me plaisait. Le soir on avait des sortes de veillées, on nous faisait réciter nos poésies (ah, la petite maison aux volets verts heureusement que je la savais !) on jouait aussi à toutes sortes de jeux de société.

Ces 2 années se terminèrent moins bien que prévu, la 1ère parce que j’y déclarais la rougeole, Françoise est rentrée avec le groupe, et moi, je suis restée au lit. J’ai d’ailleurs perdu une dent de lait que j’ai mise sous mon oreiller sans rien dire à personne, malheur, elle n’a pas pondu comme ça avait fait pour une autre enfant . Une des demoiselle m’a reconduite à Paris. La 2ème année, j’ai eu une énorme ampoule au talon qui s’est infectée, fièvre et là encore je ne suis pas rentrée avec le groupe, maman a dû venir me chercher. 

Cette ampoule m’a valu d’être très vexée à mon retour : pour aller à l’école, maman me conduisait dans la poussette de Bernard qui marchait à côté!En 1936 à Brunoy, avec BambaNous avions un chien appelé Bamba, il était grand et beau à mes yeux, je l’aimais bien et lui prenait soin de moi. Papa, à la fenêtre du rez-de-chaussée voulut me prendre alors que j’étais au jardin, le chien n’a pas été d’accord, il lui a pris le bras dans sa gueule, sans serrer, mais c’est papa qui a dû céder. En 1937, nous  sommes partis à Saint-Cast, en vacances, laissant le chien aux bons soins d’un jardinier. Comme il pleurait tout le temps, des voisins, excédés, l’ont empoisonné...
En 1938, forts de cette expérience, nous avons emmené le nouveau chien, Kid, un doberman malin mais insupportable. En voiture, passant sur un pont à route et trottoir étroits, nous étions arrêtés, le chien par la vitre ouverte a donné un grand coup de langue à une dame qui passait ! A Servoz, il ne supportait pas les chats et s’était fait la réputation du « grand chien noir redoutable » Papa, le promenant en laisse se retrouva par terre, Kid poursuivant un chat. Le chat rentra précipitamment par la fenêtre de la salle à manger de ses maîtres en train de déjeuner, Kid n’hésita pas, il fit de même,  papa retrouva le chat sur l’armoire et les gens effrayés. Pour la même raison, dans la montagne, Kid coursant un chat après s’être libéré de son maître n’a pas pu s’arrêter en arrivant au dessus d’un tunnel, il a sauté, mis ses pattes collées à son ventre, il est arrivé par terre en assez bon état pour aller aboyer sur un petit chien à la porte de son jardin.
Kid savait faire comprendre, à la façon chien, quand il voulait son indépendance. Enfoncée dans un fauteuil, je jouais avec lui, je tenais son collier. Lui avait ses 2 pattes avant sur mes genoux. Il a vu un CHAT! Pour me signifier que je devais le lâcher, il a fait « rouf », la gueule grande ouverte, un croc de la partie supérieure de sa gueule me fendant légèrement le dessus du nez blessure qui s’est mise à saigner terriblement, et un croc de la partie inférieure me cassant un coin de dent. Henri qui était à côté l’a vivement éloigné, évitant le pire. Maman n’osait pas regarder les dégâts. A Servoz, la grande distraction pour les « petits » était de courir regarder le train à crémaillère du Montenvers qui passait derrière le grillage du jardin et montait vers le glacier des Bosserons, et aussi de grignoter les petites cerises anglaises.

L’année d’après, à Saint-Gervais, c’est le coucou de la salle à manger qui a fait notre ravissement. A chaque heure, une petite porte s’ouvrait, le coucou sortait et faisait « coucou » autant de fois qu’il fallait pour annoncer l’heure. Ce qui ravissait papa, ce n’était pas le coucou, mais notre empressement à venir le regarder.
Le  début de ces vacances se passaient très bien, mais c’est là que tout à coup tout a chaviré : la mobilisation et la guerre étaient déclenchées."

Voir la suite des souvenirs de Lucienne dans le chapitre "Lucienne 1939-1945", sous ce lien ou dans la partie "ÉVÉNEMENTS" du site.

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1935, Montrouge, 1e année d'écolePendant ce temps, Annie et Henri ont poursuivi leurs études. À partir de la seconde, celles-ci sont devenues plus sérieuses pour Annie, de "bons" professeurs sont alors envoyés du Collège d'Hulst de Paris dans l'antenne de Brunoy. Elle peut donc passer son bac de philosophie. En attendant l'âge requis pour entrer à l'école d'infirmière, elle suit des cours d'anglais à la Chambre de Commerce franco-britannique de Paris. Puis elle suit les cours de l'Ecole d'infirmières de Montrouge, en complétant cette formation par celle d'assistante sociale, proposée en un an après celle d'infirmière. Ceci se passe juste avant la déclaration de la guerre.Henri en 1939

Henri, de son côté, fait ses études à Paris. En classe de math-Elem, à Charlemagne, il a fait une mauvaise chute et s'est fracture une cervicale. Cet accident l'a obligé à renoncer à son projet d'Institut Agronomique, mais il a pu faire l'Ecole Supérieure du Bois. Son accident lui a valu d'être réformé: est-ce la raison pour laquelle en 1939 il ne reçoit pas comme les autres sa feuille de mobilisation? Situation inconfortable, qui l'oblige à suivre sa famille dans la débâcle, jusqu'à Montignac, avant de revenir à Paris à la fin de 1940, sans savoir s'il ne va pas être pris et considéré à tort comme déserteur. Là, il est chargé de recherches à l'Ecole Supérieure du Bois, avant de rejoindre, quelques années plus tard, le groupe Péchiney et ses sociétés d'applications Progil ou Xylochimie, toujours pour travailler sur les parasites et la protection du bois.

Pendant ces années, entre 1930 et 1939, la famille (les familles peut-on même dire) se déplacent beaucoup pendant les périodes de congé. Par train, ou dans les grandes voitures familiales, séjours à la montagne, hiver ou été, alternent avec les villégiatures à la mer:

1931_Villars de Lans, Maurice et Suzanne   1931 Villars de Lans