Arrivée au Tonkin et montée des persécutions

Le voyage et l'installation de Joseph au Tonkin:
la montée des persécutions

"du missionnaire au jeune évêque, une tête mise à prix"

La cérémonie des adieux eut lieu le dimanche soir, 19 septembre 1852. […] jour où lui-même et ses cinq compagnons prennent l’omnibus pour la gare du Nord. Arrivés à Anvers le lendemain, il y restent, le temps de préparer le navire, jusqu’au 23, date où le "Philotaxe" lève l’ancre pour se diriger vers la mer du Nord. Peu après, une bourrasque les contraint à se rabattre sur Plymouth, du 1er au 10 octobre.
Puis la traversée recommença pour durer 129 jours. En arrivant à Singapore (orthographe de l'époque), le missionnaire adressa son journal de voyage à ses parents (on n’en a plus trace aujourd’hui, mais les lettres écrites à sa famille et à ses amis donnent une idée du voyage, du moins dans sa partie la plus exotique). […]. "J'étais en face de Madère, dit-il, lorsqu'une pensée me traversa l'esprit, je me retirai à l’écart. Je n'étais pas loin des côtes d'Afrique, j’avais là un frère tendrement aimé, et que je n’avais point embrassé avant mon départ" (Claude, que l’on a rencontré 3 ans plus tôt à Paris, est effectivement zouave en Afrique à ce moment là, avant de participer à la guerre de Crimée) […]
Le Philotaxe passe l’équateur, « la ligne », sans incident. Les missionnaires sont reconnaissants au commandant du bateau de ne pas organiser les « ridicules cérémonies » auxquelles on a coutume de soumettre les passagers qui la franchissent pour la 1ère fois.
Ils arrivent à Singapour le 12 février 1853. "Singapore, ville où l’on trouve des gens de toutes nations, des peaux de toutes couleurs, et des costumes de toutes sortes" (voir lettre du 20 avril 1853).
Pressé de rejoindre « son Tong-King », Joseph  saisit avec bonheur la première occasion qui se présente pour gagner Hong-Kong. Il partit avec MM. Vénard et Lavigne, à bord d’un navire anglais […]
Le séminaire des Missions Étrangères entretient à Hong-Kong, comme à Singapore et à Chang-Haï (orthographe de l’époque) une maison de procure, qui est le centre, l’entrepôt et le magasin général des missions de l’Extrême Orient. C'est là que les missionnaires sont reçus à leur arrivée, là qu'ils séjournent, en attendant le moment favorable pour se rendre à destination. M. Theurel fut obligé d'attendre, pendant quatre mois, le passage des barques chinoises qui vont commercer au Tong-King. Dès les premiers jours, voulant faire connaissance avec le pays, il mangea une baie de palmachristi  qui lui procura "une quinzaine de vomissements" destinés à lui apprendre "qu’on ne plaisante pas avec les pays chauds". […].
Lorsqu’il fallut se séparer, M. Vénard (…) voulut faire des adieux en forme à son ami et, la veille du départ, il lui chanta, sur l’air de Gastibelza, les couplets suivants (à droite du texte composé par Théophane Vénard, nous avons reproduit quelques couplets de la ballade originale de Victor Hugo, réactualisée par Georges Brassens) Paroles de Théophane Venard

Gastibelza, la ballade  de Victor Hugo, reprise par Georges Brassens :

Gastibelza l’homme à la carabine
Chantait ainsi

Quelqu’un a-t-il connu Dona Sabine
Quelqu’un d’ici ?
Chantez, dansez, villageois la nuit gagne
Le Mont Falu
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.

 Quelqu’un de vous a-t-il connu Sabine
Ma Senora
Sa mère était la vieille maugrabine d’Antéquarra
Qui chaque nuit criait dans la Tour Magne
Comme un hibou Le vent qui vient à travers la montagne Me rendra fou.

Vraiment la Reine eut, près d’elle, été laide
Quand vers le soir
Elle passait sur le pont de Tolède
En corset noir
Un chapelet du temps de Charlemagne
Ornait son cou
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.

Un jour, ce sera Joseph Theurel qui écrira les actes du martyre de son ami. 

Joseph est encore à Hong-Kong quand il écrit à son frère une lettre datée du 26 juillet 1853, où il évoque la situation des missions du Tonkin Occidental où il doit se rendre (extraits): 

"[..] Par ma lettre même vous voyez que je suis encore en Chine. Je pense partir pour mon Tonquin dans deux mois environ, c'est-à-dire vers l'époque à laquelle vous lirez ces lignes ... Il est venu des nouvelles de cette chère mission depuis le mois dernier. La persécution n'y est pas vive en ce moment, et malgré les édits, un bon nombre de mandarins sont dans la disposition de ne poursuivre les missionnaires qu'autant que leur tolérance compromettrait leurs responsabilités auprès du roi. Quoique celui qui prenne un européen et le dénonce reçoive 300 taëls, ou 2 400 francs, fortune considérable pour le pays, les traîtres sont rares et lors même qu'un missionnaire est dénoncé, et bloqué par le mandarin dans le village receleur, tout n'est pas perdu. Les vieux missionnaires surtout savent parfaitement se tirer d'affaire, soit en donnant le change, soit en fuyant par le fleuve ou par des sentiers détournés. Les femmes sont souvent d'un grand secours. Ainsi il est arrivé que Monseigneur Retord et un autre missionnaire étant bloqués dans un village, 2 000 femmes chrétiennes se réunirent, marchèrent en armes vers les prisonniers, et les ramenèrent en triomphe à la barbe du mandarin et de ses soldats à qui la décence ne permettait pas de se battre contre des femmes. Le plus jeune des pères, M. Salinier d'Alby est mort de la peste le 8 mai dernier. Il y avait à peine 18 mois qu'il était dans la mission. Cette mort si prématurée, jointe à celle des deux martyrs de 1851 et 1852, réduit à cinq le nombre des missionnaires du Tonkin occidental, non compris l'évêque et le coadjuteur et encore l'un des cinq, M. Legrand de Nantes, vient d'arriver à Hong-Kong pour se remettre à la procure de ses 8 ou 9 années de mission passées presque en entier dans la compagnie des fièvres et autres maladies. [...]"

Dans la suite de la même lettre, il donne quelques détails sur lui-même, sa façon de se vêtir, de se nourrir, etc:
"Vous me demandez mon cher frère si je n'aurais pas à ma disposition un daguerréotype pour vous envoyer mon portrait pris sous le costume annamite. Je pourrais le faire absolument, car il y a présentement un daguerréotype à Hong-Kong; mais comme probablement ce serait quelque portrait fort médiocre payé très cher, et que je n'ai pas d'argent, je ne le ferai pas. D'ailleurs il y aurait peu de différence avec le portrait fait il y a un an. J'avais pris un peu de bonne mine dans la traversée, la chaleur me l'a fait perdre. Je n'ai que la barbe qui pourrait changer ma physionomie. Vous auriez désiré voir mon nouveau costume, mais plus tard je vous le dépeindrai si bien que ce sera la même chose. Maintenant je porte encore la soutane, au moins à l'extérieur; et à la mission une toge chinoise d'un blanc tant soit peu jaune et dont je crois vous donner quelque idée en vous rappelant la blouse de ce pauvre Chantôme qui courait en passant sous l'arche d'entrée de la Rochelle de peur qu'elle ne s'avisa de lui tomber dessus. Seulement cette toge est fendue de bas en haut sous le bras droit et porte cinq boutons. Nous la prenons pour n'avoir pas aussi chaud. La température moyenne de l'endroit le plus frais de la maison est de 30 degrés centigrades. Au soleil il y a pour faire sauter la cervelle à un européen, et on a des exemples de cette nature. Les annamites qui sont ici me disent qu'il fait un peu plus chaud au Tonkin qu'à Hong-Kong; mais je crois que ce n'est pas courant. Notre nourriture est à peu près européenne. Bientôt je vais apprendre à manoeuvrer des bâtonnets pour le temps où je mangerai le riz à l'eau et le poisson [...]"

Dans une lettre adressée à un ami, M. Dallet, déjà installé « dans les Indes », le missionnaire rend ainsi compte de la dernière partie de son voyage et de son arrivée au Tonkin (extraits):
"Je suis parti de Hong-Kong dans les premiers jours de septembre, sur une jonque où l'on m'alloua, pour moi et mon courrier, cinq pieds de long, quatre pieds de large et vingt sept pouces de haut, tout cela moyennant cent piastres. Comme je ne pouvais ni m'agenouiller ni m'asseoir, je demeurai couché, et j'ai dormi prodigieusement. Les Chinois ne furent à mon égard que curieux et importuns, je ne fus pas molesté gravement. Nous avons rencontré souvent des pirates, mais parce qu'ils nous voyaient armés de vingt-deux  canons européens et flanqués de huit embarcations qui marchaient de conserve avec nous, ils n'osèrent pas nous attaquer. A Hai-Nan, la jonque commerça pendant deux jours, et, le surlendemain, au milieu d'une nuit très noire, et par un grand vent contraire, nous échouâmes. Il y eut à bord une épouvante générale et je promis à la sainte Vierge trois messes si j’arrivais au Tong-King. Les chinois, tout en criant comme des ânes, travaillèrent comme des lions, et nous sortîmes sans avarie de ce mauvais pas.
Après seize jours de navigation, nous arrivions à un port du Tong-King oriental. Descendu avec mes effets dans deux barques chrétiennes, j’arrivais en quinze heures chez  Mgr Hermosilla, évêque dominicain. Je ne pourrais pas vous dire avec quelle bonté je fus accueilli, c'est pourquoi je ne l'entreprends pas. Monseigneur appela son coadjuteur, puis le provicaire, pour rendre la fête plus gaie. Je passai là douze jours, et repartis en barque, toujours la nuit, pour le Tong-King occidental.
Dès la première nuit, nous fûmes soudain assaillis par une tempête qui nous fit faire à tous un fameux acte de contrition. Les vagues battaient les flancs de notre barque, à faire dresser les cheveux sur la tête. Ah ! Cher ami, quelle journée ! Nous embarquions des lames épouvantables ; il arriva un moment où le niveau intérieur de l’eau était presque à la hauteur du niveau extérieur, il fut question de jeter les effets à la mer. Pauvre imprimerie ! Peu s’en fallut qu’elle ne restât là ! Pourtant les Annamites chantaient leurs prières du ton le plus lamentable, et moi, tout en priant aussi, je les excitais à travailler et épuiser cette masse d’eau qui nous coulait bas. Le bon Dieu et la sainte Vierge se souvinrent encore de nous… Le vent se calma, nous étions sauvés… J’eus cette  fois une terrible peur. Personne n’eût pu donner de nos nouvelles, ni même dire ce que nous étions devenus. En changeant de barque quatre ou cinq fois, je finis par arriver chez Mgr Retord le 13 octobre. Il y avait plus d’un an que j’étais en route.
Comme le village de Ké-Vinh est tout chrétien, Monseigneur vint me recevoir au fleuve avec le P. Néron et le collège de cent cinquante  élèves. Un jour passé avec Monseigneur fit oublier toute une année de pérégrinations. Voilà pour le voyage. Quant au Tong-King, j’aurais de quoi causer avec vous trois jours et trois nuits. Mais il faut abréger. Mgr Retord, visitant alors une grande partie de son vicariat, me prit avec lui. Cela n’eut peut-être pas l’avantage de m’apprendre beaucoup la langue, mais j’appris à connaître la mission, la plupart des confrères, bon nombre de prêtres indigènes, de chrétiens avec nos principaux collèges."

L’auteur de l’ouvrage sur Joseph Theurel s’arrête, quelques pages durant, sur le Tonkin occidental, le pays, ses habitants et leurs modes de vie, sur la façon dont s’y intègrent  les missions et sur la manière dont elles sont administrées. Trait de l'époque, sensible dans ce texte, les chrétiens voient dans les autres rites religieux de bizarres et grossières gesticulations. Le climat de persécutions dont sont victimes les chrétiens et, au premier chef les missionnaires européens, apparaît toujours en toile de fond dans la vie des missions.
La mission du Tong-King occidental s'étend du 19ème degré 30 minutes au 23ème degré de latitude nord, ce qui lui donne environ quatre vingt-huit lieues de longueur; elle n'en a que vingt-cinq ou trente de largeur. Au nord, elle touche la Chine; au midi, elle est limitée par l'Océan et le Tong-King méridional; à l'ouest, par les montagnes du Laos; à l'est, par le Sông-Ca, fleuve principal du pays, qui la sépare des missions du Tong-King oriental et du Tong-King central, tenues par les dominicains espagnols. La superficie est d'environ 2000 lieues carrées, divisées en sept provinces ou départements. La région des montagnes est couverte de magnifiques forêts qui servent de repaire aux animaux féroces de toute espèce, excepté le lion. Les éléphants, les sangliers, les buffles et les boas y sont communs, les tigres en sont les hôtes les plus redoutés et les plus nombreux.

La plaine est sillonnée par des fleuves dont le débordement périodique communique à la terre une fertilité prodigieuse. Le blé et la vigne n’y croissent point; mais, en revanche, ces terres chaudes et marécageuses produisent une immense quantité de riz, de légumes et de fruits excellents.

La vie y est à un bon marché fabuleux. Avec deux sous par jour, un homme peut vivre honnêtement. Aussi, la population spécifique est-elle trois fois plus forte qu'en France, et les évaluations les plus faibles font monter à six millions le total des habitants du seul Tong-King occidental. Les mariages se font de bonne heure, les familles sont nombreuses, et l'entretien des enfants est d'autant plus facile qu'avec quarante sous de coton on les habille pour un an, qu'une cabane de bambous, élevée en quelques heures, suffit à les abriter, et que la terre, recouverte d'une mauvaise natte, leur tient lieu de lit, de table et de chaise.
Dans les plus fortes chaleurs, le thermomètre monte jusqu'à 32° Réaumur; il ne descend jamais plus bas que 8 degrés au-dessus de zéro, dans l'hiver ou saison des pluies. Les brusques variations de température et les exhalaisons marécageuses engendrent de fréquentes maladies. Le choléra et la fièvre typhoïde y font souvent d’affreux ravages. Si les indigènes résistent mieux, les Européens ne peuvent tenir longtemps, et il est rare que les missionnaires parviennent à un âge avancé;  presque tous meurent usés par les travaux et dévorés par les fièvres après dix ou quinze ans de résidence dans ces pays malsains.
La religion des habitants est assez difficile à préciser. Les lettrés et le monde officiel rendent un culte solennel à Confucius; chaque village a une pagode avec un bonze pour la desservir et honorer Bouddha. Le culte le plus répandu est celui des esprits ou génies tutélaires et celui des ancêtres, mais les doctrines sont aussi incohérentes que les divinités sont nombreuses, et grotesques et bizarres.
C'est au milieu de quinze millions de païens adonnés à ces grossières superstitions que vivent les 400000 chrétiens qui forment l'Église du Tong-King, partagée en quatre missions. En général, le peuple ne leur est pas hostile, ce sont les classes lettrées et les mandarins qui provoquent toujours les mesures de rigueur, et suscitent les persécutions. Dans les temps les plus calmes, les missionnaires ont presque toujours dû se cacher, et se sont trouvés soumis à cette surveillance jalouse dont les habitudes sont invétérées chez les Orientaux. Mais, depuis les sanglants édits portés en 1832 et 1833 par le roi Minh Mênh, la persécution a duré jusqu'en 1863, et il ne s'est guère passé d'années où l'on n'ait compté plusieurs martyrs. La suite du récit nous en donnera de tristes preuves.
La première difficulté qu'ait à vaincre le missionnaire n'est pas seulement de s'acclimater, mais d'apprendre le chinois et la langue annamite, "langues si difficiles, remarque M. Vénard, qu'on les dirait inventées par le diable pour décourager les pauvres missionnaires". Malgré ces difficultés et les déplacements continuels exigés par une visite pastorale, M. Theurel fit des progrès si rapides qu'au bout de trois mois et demi de présence au Tong-King, il fut en état d'entendre les confessions, et, quelques jours après, l'évêque le laissa seul avec un prêtre indigène.
"J'ai commencé à prêcher, écrit-il à M. Dallet, le premier dimanche de carême, et depuis, je fais l'administration d'une chrétienté. Ce dernier mois surtout, j'ai confessé toutes les nuits depuis six heures à minuit. Il faut vraiment que j'aie une fameuse constitution !"

Depuis vingt ans que durait la persécution, la plupart des églises avaient disparu. On y suppléait par des hangars en charpente, supportant un toit de feuilles de palmier. L'autel s'élevait sous le hangar central, et  l'enceinte circulaire ménagée tout autour pouvait contenir de trois à cinq mille personnes. Tout cela se pose sur  le sol, et peut se démonter et se remonter en un seul jour, comme une cage d'oiseaux. On comprend que, dans ce léger édifice, il n'y ait point d'ornements. Les bancs, la chaire à prêcher, les confessionnaux sont des meubles de luxe. Le prêtre parle debout devant l'autel ou assis dans un fauteuil de bambou, les fidèles sont à genoux ou assis sur des nattes. D'ordinaire le prêtre confesse à la fenêtre de sa chambre. On y adapte un treillis de bambou avec un rideau de soie. […] Les cloches sont inconnues dans ce pays. Pour appeler les chrétiens à l’office, on se sert d’une grande caisse de bois creux sur laquelle on frappe à coups redoublés – comme on fait en Franche-Comté quand on donne le charivari. Lorsqu’on n’a rien à craindre des mandarins, on se sert des tambours et des tam-tams qui figurent dans toutes les fêtes solennelles.
(NB. Charivari : Manifestation bruyante lors d’un mariage, ou d’un remariage, liée à une très ancienne coutume demeurée vivace dans les villages jusqu'à la fin du 19e. C’était alors une sorte de sanction collective d'une morale remise en question soit par un mariage, soit par une situation conjugale conflictuelle, soit par le comportement d'une jeune femme célibataire. Un groupe d'hommes du village ou du bourg s'en allait alors faire tapage et scandale chez ceux qui en étaient la cible, organisant des manifestations bruyantes, souvent vulgaires, des défilés assourdissants où chaque participant faisait le plus de vacarme possible à l'aide des instruments les plus hétéroclites, hurlant, chantant à tue tête des improvisations de son cru d'une verdeur souvent rabelaisienne. La cohorte agressive parachevait ses démonstrations d'hostilité par un charriage d'âne sur lequel on avait juché à l'envers un comparse, quand ça n'était pas la victime en personne)
A l’église, les hommes ont la tête couverte de leur turban, les femmes délient les longues tresses de leurs chevelures, et les laissent flotter sur leurs épaules. Tous célèbrent alternativement les louanges de Dieu dans l’idiome du pays et, comme la langue annamite est une langue chantante, il résulte de cet accord de voix traînantes et plaintives une harmonie indéfinissable dont les accents vont droit au cœur… […]
L’auteur, reprenant le fil de son récit, nous entretient ensuite des formations dispensées par les missions.
Pour amener les lettrés païens à la connaissance de la religion, Mgr Retord avait créé une académie, et les deux premiers grand-maîtres de l’université annamite furent deux Franc-comtois, Mgr Jeantet et M. Néron. […] L’intelligence et l’activité de M. Theurel furent mises à profit par le Vicaire Apostolique dans l’intérêt des études annamites [...] M. Theurel établit sa presse européenne dans le grand village de Ké-Vinh […] il travaillait au milieu de ses élèves et  de ses ouvriers, […] également prêt à éditer un livre nouveau ou à faire rentrer son imprimerie sous terre au premier signal de persécution. C’est ce qu’il fit vers la fin de 1854. Prévenu à temps de l’arrivée du mandarin qui venait pour saisir ses ateliers, il put cacher tout son attirail et se sauver dans les bois. "Pour m’être enfui dans une région malsaine, écrit-il à M. Dallet (septembre 1855), j’ai fait une maladie d’un mois ; mais, après cela, j’ai déterré mon imprimerie et je la fais rouler comme jamais. A la fin de l’an passé, avant la déroute, nous avons fondu environ quarante mille caractères…. Voyez si c’est de la plaisanterie !"

L’audace du jeune missionnaire l’exposait sans doute : Durant le carême de 1855, il fut l’objet d’une véritable chasse de la part des mandarins. Voici la manière joyeuse dont il en rend compte à sœur Onésime :
"(...) Je vous ai dit, dans une lettre de ces jours derniers, que j'en étais à mon treizième logement depuis dix semaines. J'en suis arrivé à quatorze, et, à l'instant même, on vient d'apporter une nouvelle qui me force à n'être plus ici demain. Je vais envoyer mes lettres, puis, à la garde de Dieu, comme toujours. Voyez un peu si ma main tremble plus que de coutume..."
Cette tourmente ne fit pas de martyrs. Les mandarins, malgré leur titre pompeux de Pères du peuple, surent l'exploiter comme toujours, et en tirer une belle somme d'argent. Dans la déroute générale de l'université annamite, M. Néron, son grand maître, fut arrêté en descendant le fleuve; on le relâcha moyennant finance. Mgr Jeantet, serré de près dans son collège de Ké-Non, put gagner les montagnes, et même racheter la vie d'un prêtre et d'un diacre, avec son collège tout entier, mais il lui en coûta l'énorme somme de dix mille francs.

Au milieu de ces angoisses sans cesse renaissantes, M. Theurel eut une grande joie. Son compagnon de route, l'ami de cœur qui lui faisait à Hong-Kong de si touchants adieux, M. l'abbé Vénard, était arrivé dans la mission de Mgr Retord, à laquelle il n'avait point d'abord été destiné. La correspondance des deux amis nous a laissé des traces de leur joie mutuelle. M. Vénard écrit au P. Dallet : "Je suis arrivé depuis près d'un mois; je mène joyeuse vie, et je savoure avec délice les plaisirs du Tong-King. […]". Joseph Theurel écrit de son côté au même M. Dallet: "Qui l’eût dit ? Qui l’eût pensé ? Qui eût pu le croire ? Il faut pourtant bien que, vous rappelant ce que sont les probabilités, vous soumettiez votre imagination à vous représenter que le père Vénard et moi nous sommes au Tong-King occidental, tous les deux dans un même village, dans une même chambre. Vous raconter le plaisir ! Oui, mais ça vous fendrait le cœur de n’être pas de la partie."
Les mois qui suivent constituent  un répit dans la tourmente, au cours duquel Joseph Theurel se consacre de plus en plus à la pédagogie, et se voit confier des responsabilités : En 1856 Mgr Retord le nomme supérieur du collège de Hoang-Nguyen. Cette mission, comme d'autres repérables sur la carte ci-dessous, est longée par le fleuve rouge.

Carte des missions

"Des missions aux montagnes"

...C’était une mission considérable, puisqu’elle se composait de deux prêtres européens, trois prêtres annamites, et une douzaine de catéchistes, avec cent élèves et plus. "Excepté la répartition des élèves en six ou sept classes que nous faisons comme en France, nos collèges ne ressemblent guère aux vôtres. Figurez-vous de petites baraques de bambou cachées dans des touffes de verdure et groupées autour de la baraque principale qui sert d’habitation au supérieur. Chaque classe est dirigée par un ou deux catéchistes qui ont déjà achevé leurs études. Le manque de livres et l’absence de dictionnaires rendent les études très-longues et très-pénibles, il faut tout écrire, et tout confier à la mémoire." Dans les écoles, l’enseignement principalement centré sur la religion, fait place au latin, aux mathématiques, et à la géographie, "et un peu d’astronomie, science pour laquelle les orientaux ont toujours eu beaucoup de goût", par contre "la question des classiques, qui fait verser des flots d’encre sur les bords de la Seine, est parfaitement ignorée sur les rives du Sông-Ca." […]

Fin juin 1856. Les missionnaires, réunis autour de Mgr Retord, célèbrent la fête de Saint-Pierre, et passent quelques jours ensemble. Ces moments sont gais, d’autant qu’ au cours de ces journées arrivent d’excellentes nouvelles de France : Succès des armées alliées contre la Russie et  prise de Sébastopol (la guerre  de Crimée oppose la France et l’Angleterre à la Russie, pour la défense de l’empire ottoman), gage de paix retrouvée, naissance d’un prince impérial, mais aussi et surtout la mission confiée à M. de Montigny, consul général en Chine, de négocier un traité avec la cour de Hué pour donner sa liberté à l’église annamite… Alors qu’en mai Joseph écrivait à sa sœur "le martyre est infaillible, et c’est si vite fait !", en septembre il voit s’éloigner le danger : "Dorénavant, nous espérons sérieusement la liberté de religion, partant, je n’ai plus de chance de me faire martyriser ; déjà je suis résigné à mourir de caducité au fond d’un collège ou ailleurs…".
Hélas… Cette lettre n'était point encore arrivée en Europe que la face des choses avait déjà changé.
Une inondation désastreuse, et telle que les anciens affirmaient n'en avoir jamais vu de semblable, surprit les missionnaires au moment où ils allaient se séparer. Elle semblait présager les désastres qui devaient suivre pendant six années. La réunion générale était comme un banquet d'adieu aux approches de la mort, et les missionnaires ne devaient plus se trouver réunis autour de leur évêque bien-aimé. Jetons un coup d'œil sur cette résidence de l'évêque d'Acanthe qui va disparaître dans la persécution, et dont M. Theurel devra un jour relever les ruines.
"Mon palais épiscopal, dit Mgr Retord, est long de trente-cinq pieds, large de douze, haut de huit à peu près, il est tout en bois et couvert de belles feuilles de palmier, (...). Trois corps de bâtiments plus modestes l'entourent. Ils servent d'habitation à nos catéchistes, au nombre de six ou huit (...). La cour de mon palais est plantée de quatre beaux aréquiers; devant ma porte s'étale un petit jardin tout semé de fleurs odorantes, avec un tertre qui simule une montagne en miniature. (...) Ma table n'est pas splendide, néanmoins elle est passable. Ce qui nous manque ici, c'est le pain, le vin, le laitage. Au lieu de pain, nous mangeons du riz; au lieu de vin, nous buvons de l'eau et aussi du thé; au lieu de lait, nous avons la liqueur du coco quand c'est la saison. »
Ce beau palais fut envahi par les eaux et ce fut avec bien de la peine qu'on put préserver l'église. Quand le Vicaire Apostolique put revenir, il trouva partout la désolation et la famine. Beaucoup de maisons avaient été emportées, les animaux domestiques noyés, les arbres déracinés, et la moisson manquait partout.

Tandis qu'on songeait à réparer ces désastres, des lettres surprises par les mandarins de la province voisine signalèrent le village de Ké-Vinh comme un repaire d'Européens, et le 27 février 1857, ce village était cerné, ses maisons et son église abattues, la communauté pillée et les missionnaires obligés de s'enfuir  dans les montagnes.

A partir de ce moment, les missionnaires ont une appréciation très claire du mal que peut leur causer l'intervention française: La destruction de la grande communauté de Ké-Vinh était le premier fruit de la mission de M. de Montigny auprès de la cour de Hué. M. de Montigny était chargé par le gouvernement français de réclamer la liberté religieuse pour les chrétiens et les missionnaires, persécutés depuis vingt-cinq ans. Deux petits bâtiments de la marine impériale devaient l'escorter et appuyer sa demande. Le mauvais temps, qui jeta le consul vers Manille, l'empêcha de trouver ses deux navires réunis. Lorsqu'il vint présenter ses lettres de créance et faire des propositions de paix, il n'avait point avec lui ce prestige de la force et de la puissance […] Les avances de l'ambassadeur furent rejetées, on n’ouvrit même pas ses lettres, et la tentative aboutit à un échec complet. Ce n'était point la faute de M. de Montigny, homme de cœur et d'énergie, qui recula seulement devant l'impossible. Il voulut au moins couvrir les missionnaires d'une protection morale, en prévenant le roi qu'il rendrait un compte sévère à la France du sang qu'il aurait répandu à la suite de son passage.
(Tu-Duc est roi d’Annam depuis 1847. Il a succédé à son père Thieu-Tri qui a régné de 1841 à 1847, et, avant lui, à son grand-père Minh-Mênh. Si tous trois ont détesté les européens et persécuté les missionnaires, Tu Duc aura été des trois le plus sanguinaire.)

arrestations et persécutionsL'intention était excellente, mais comme Tu-Duc  savait que l'éloignement de l'Europe affaiblit beaucoup la valeur de ses menaces dans ces pays lointains, il se promit bien de n'en pas tenir compte, puisque, le lendemain du départ de M. de Montigny, les anciens édits de persécution étaient renouvelés et aggravés par de nouveaux édits plus vigoureux encore, et quatorze jours après sa sortie du port, on saccageait la communauté de Ké-Vinh. Si les Européens échappèrent, le directeur annamite du collège, le vénérable P. Tinh, fut emmené avec le maire et l'adjoint du village et deux catéchistes. On lui trancha la tête le 6 avril 1857, et ses trois compagnons furent envoyés on exil.

Voici comment M. Theurel résume les derniers événements dans une lettre adressée à sa sœur le 15 juin 1857 :
"Pour ce qui regarde notre pauvre pays annamite, les choses prennent une mauvaise tournure. Les navires français qui se sont présentés à Touranne (On écrit plutôt aujourd’hui Tourane) n’ayant fait qu’agacer la susceptibilité de notre petit roi et la fureur de ses mandarins, nous avons vu, comme on devait s'y attendre, nos malheurs redoubler et nos liens se resserrer ... Notre grande communauté est dispersée, les mandarins y ont abattu treize maisons; un de nos prêtres a été décapité, trois confesseurs de la foi envoyés en exil. Mgr Diaz, notre voisin, évêque du Tong-King central, attend en prison sa sentence de mort. Sa grande communauté a été rasée avec une perte immense. Attendons un peu, peut-être verrons-nous la fin du monde dans ce malheureux pays. […] Le collège où je suis est encore en paix jusqu'à présent, grâce à la protection de saint Joseph, qui lui a été donné aussi pour patron. Nous nous trouvions cinq Européens, y compris Mgr Retord (descendu des montagnes pour assister son provicaire qui est à l'agonie), mais dès le jour de l'enterrement il a fallu se séparer; je reste seul avec M. Vénard. Que Dieu garde ce pauvre collège! C'est de tous les établissements un peu considérables de la mission, le seul qui n'ait pas encore été ébranlé par la tempête".

Le reste de l'année 1857 et les premiers mois de 1858 se passèrent dans des transes continuelles. Les lettres écrites à cette époque par notre missionnaire furent interceptées par les mandarins et ne nous sont pas parvenues. Il vivait au milieu de populations tremblantes, et souvent, pour ne point les exposer aux terribles vengeances des mandarins, il se sauva dans les montagnes ou se cacha dans les réduits souterrains creusés par ses catéchistes. Aussi intrépide que son évêque, qui persistait à demeurer dans les ruines de sa grande communauté, le jeune provicaire restait à son poste avec M. Vénard, lorsqu'un nouvel édit, lancé par Tu-Duc et suivi de la capture des lettres que les deux missionnaires envoyaient à Hong-Kong, amena la destruction du collège de Hoang-Nguyen. Le porteur des lettres fut mis à la torture, et indiqua aux mandarins les villages qui servaient de retraite aux Européens et, en particulier, les trois collèges de Vinh-Tri, de Ké-Non et de Hoang-Nguyen, où se trouvaient Mgr Retord, Mgr Jeantet et MM. Theurel et Vénard.
En même temps, un chrétien apostat se mit à prendre le rôle de Judas, et s'offrit à diriger lui-même les recherches des persécuteurs. Les renseignements donnés par ces traîtres étaient trop exacts pour qu'une méprise fût possible. Le 10 juin 1858, à la nuit, un chrétien arrive en toute hâte de la préfecture, et annonce que les mandarins sont en marche pour bloquer le collège. Deux heures après, nouvel avis confirmant le premier; le supérieur juge alors qu'il est temps de donner le signal de la retraite. Il y avait là deux Européens, trois prêtres annamites, quinze catéchistes et cent dix élèves, avec tous les effets de la mission. En trois heures, tout fut caché dans les antres souterrains; chaque maître et chaque élève prit ensuite son léger bagage sous le bras et s'empressa de détaler. Comme un bon capitaine, M. Theurel sortit le dernier, en riant de la mésaventure qu'allaient rencontrer les mandarins et leurs soldats. Ils arrivèrent au point du jour, le 11 juin, au nombre d'environ deux mille, sans compter douze ou quinze cents jeunes gens qu'ils avaient recrutés sur leur route pour garder les avenues. Au lieu du riche butin qu'ils croyaient emporter, ils ne trouvèrent que des baraques vides, et leurs exploits se bornèrent à saisir le vieux portier du collège, un aveugle qui pilait le riz des élèves, une vieille femme et sa fille chargées de garder l'église de Saint-Joseph. Deux écoliers qui s'étaient attardés furent pris à travers champs, et mis à la cangue. L'église, le collège, les maisons furent livrées aux flammes, et les hautes plantations de bambous derrière lesquelles s'abritait l'établissement furent coupées jusqu'aux racines. […]
L'insuccès de cette expédition irrita les mandarins. Ils en firent d'autres, dont le résultat fut l'arrestation d'une cinquantaine de personnes: Trois prêtres eurent la tête tranchée, un diacre et deux catéchistes moururent en prison, le reste fut envoyé en exil.

Un nouvel édit de persécution fut encore motivé par l'approche des troupes réunies de France et d'Espagne qui venaient, disait-on, venger la mort de Mgr Diaz. Pour montrer aux Européens qu'il ne les craignait point, Tu-Duc ordonnait de faire subir le supplice de Lang-Tri (couper par morceaux) aux missionnaires qui seraient saisis. Mgr Melchior, Vicaire Apostolique du Tong-King oriental, subit ce supplice le 26 juillet 1858, un mois avant l'arrivée des alliés à Touranne (on écrit aujourd'hui Tourane); il fut dépecé tout vivant par les bourreaux.

A partir de ce moment, l'administration des chrétientés devint à peu près impossible. Les chrétiens, sans cesse épiés et surveillés, ne pouvaient offrir d'asile aux missionnaires, qui furent réduits à se cacher dans les maisons de quelques païens bien intentionnés. M. Theurel passa ainsi trois jours et deux nuits chez un païen, mais il ne montra point son visage. On le prit pour un Annamite; sans cela il eût été chassé sans pitié, et saisi par les satellites (Garde d’un prince) qui le poursuivaient.
Dans cette extrémité, Mgr Retord, voyant qu'il était impossible de rester dans la plaine, conseilla aux missionnaires de se rapprocher des montagnes.

La flotte alliée, qui arrivait à Touranne, désirait ardemment sauver l’illustre évêque d'Acanthe et ses missionnaires; mais il leur était impossible de gagner le rivage gardé par de nombreux satellites. […]  tout le monde se réfugia vers les montagnes, décidé à mourir, pour épargner aux chrétiens les vengeances du roi d'Annam.

Les montagnes du Tong-King sont couvertes de forêts impénétrables, de bois épineux, où les tigres et les serpents pullulent. Les roches aiguës dont elles sont hérissées ont reçu des Annamites le nom significatif d'Oreilles de chat. C'est sur ce rude tapis que les missionnaires devaient marcher nu-pieds, pour échapper aux satellites royaux. Les eaux croupissantes, dont on trouve des flaques dans ces montagne, sont malsaines et presque toujours mortelles pour ceux qui en boivent. Ces tristes lieux étaient le seul endroit où les missionnaires pussent trouver un refuge. Chaque jour les chrétiens, qui habitent les lisières de ces forêts portaient quelques provisions aux fugitifs, et certes on n'accusera pas ces braves gens de manquer de cœur, puisque sept d'entre eux se firent dévorer par les tigres, pour porter à manger au Vicaire Apostolique.
Poursuivis et serrés de près par l'apostat qui les avait trahis, MM. Vénard et Theurel se réfugièrent aussi dans les montagnes après la ruine de leur collège. Voici comment M. Vénard décrit leur séjour dans ces parages, où ils avaient rejoint M. Titaud:

« Quant à nous, MM. Titaud, Theurel et moi, il nous a fallu aussi gravir les montagnes, marcher sur les oreilles de chat, et installer un ermitage dans une clairière des forêts. Nous y demeurâmes de huit à quinze jours en paix, et chaque jour nous apportions quelque perfectionnement à notre vie de Robinsons. […] Chaque matin nos vivres nous étaient apportés par des chrétiens du village de Dông-Chiem, distant d'une lieue, et nous avions déjà défriché du terrain pour planter des ignames, quand, une certaine matinée, nous reçûmes la visite inattendue de six païens armés de fusils et de couteaux de chasse, qui nous dirent être à la poursuite d’un tigre. Nous les reçûmes poliment, et un instant après, prenant un prétexte pour nous écarter dans la forêt, nous descendîmes du plateau où était notre ermitage au pied de la montagne baignée par les eaux de l'inondation annuelle, en un lieu où nous faisions tenir une barque toujours prête à nous recevoir en cas de danger. Ces païens n'étaient rien moins que des chasseurs, c’étaient des espions envoyés à notre recherche. Dès lors, nous résolûmes d'habiter sur notre barque dans les roseaux, tantôt ici, tantôt là; et deux fois par jour un jeune homme nous apportait notre nourriture, feignant d'aller pêcher. Nous menâmes cette vie d'oiseaux aquatiques quelques semaines, au bout desquelles nous reçûmes des nouvelles alarmantes, qui nous obligèrent de nous séparer pour aller essayer si la vie de reclus dans les maisons des chrétiens nous offrirait plus de sécurité. » Théophane Vénard va alors trouver refuge dans un village où des religieuses le cachent. Joseph Theurel, lui, passe de cachette en cachette... Quant à Mgr Retord, il va errer pendant quatre mois dans ces montagnes, dont les exhalaisons malsaines triomphèrent enfin de sa vigoureuse santé. Avant de mourir, il écrivit une lettre magnifique, qui est comme l’inventaire des ruines accumulées par la persécution, et donna les avis les plus utiles à l'expédition française, qui n'en profita guère. Assisté d'un seul missionnaire qui lui donna l'extrême-onction, il rendit le dernier soupir dans les forêts du Tong King, le 22 octobre 1858, laissant après lui une renommée qui semble dépasser celle de tous les autres évêques missionnaires et qui lui avait valu, de la part même des païens, le titre de Grand Roi de la Religion.

Un document tout à fait exceptionnel, bien que partiel (les pages présentées ne sont pas toujours consécutives), montre sous forme de "bande dessinée" les missionnaires aux montagnes, et en particulier Théophane Vénard en compagnie de notre Joseph Theurel, dans cette chasse dont ils sont le gibier. La première page de ce document (cliquer une première fois pour ouvrir l'image dans une fenêtre, puis cliquer une deuxième fois pour obtenir un format adapté à la lecture): le récit commence le 11 juin 1858, moment qu'évoquera Joseph comme étant celui de "la débâcle": On assiste à une fuite insensée des missionnaires menacés par les bêtes sauvages autant que par leurs poursuivants, et trouvant malgré tout de l'aide auprès des populations qui y risquent leur vie. La page qui devrait suivre manque. En page 2 les trois missionnaires qui avaient fui ensemble ont décidé de se séparer. On suit Théophane Vénard qui se réfugie dans un village où des religieuses le cachent, et l'on retrouve Mgr Retord, souffrant de maladie et de découragement, errant depuis des semaines dans la montagne avec un seul de ses compagnons. En 3ème page la maladie et l'épuisement ont raison de lui, et son compagnon va être seul pour l'assister et l'enterrer sur place... On va chercher Joseph Theurel, caché dans une cage à buffles, pour le remplacer, et l'on nous raconte les conditions, pour le moins inhabituelle de son sacre. Evêque ou non, d'ailleurs, il faut continuer à vivre caché, à changer sans arrêt d'endroit, tout en tâchant d'administrer les responsabilité de sa charge... En page 4, fuir et se cacher toujours, sentinelles et espions sont partout pour traquer Joseph qui a retrouvé la compagnie de Théophane et d'un autre de ses compagnon. La page 5,  nous entraîne plus tard (des pages manquent en effet), lorsque Théophane Vénard est aux mains de ses bourreaux...

C'est cette période qu'évoque Joseph, quelques mois après que les circonstances l'aient fait évêques au Tonkin, au moment même où il était invité par les Missions Etrangères de Paris à revenir au Séminaire pour en être le directeur.

Lettre de Joseph Theurel à Séraphine, sa sœur, et Alexandre Limasset, son beau-frère :

Tong King Occidental, 22 mars 1859

Mon cher Alexandre, ma chère Séraphine,
Enfin vous vous êtes décidés à m'écrire. J'ai reçu vos aimables lettres du 27 juillet 1857, et pour vous montrer qu'elles m'ont fait grand plaisir, voici que j'y réponds aujourd'hui, c.a.d. le plus tôt qu'il m'ait été possible. Il y a effectivement tantôt 2 ans que je n'ai pu faire sortir de cette terre persécutée qu'une seule lettre, et il y a huit mois que de grosses dépêches pour France attendent en vain dans un portefeuille l'occasion de passer en Chine.
Tous les détails que vous m'avez donnés sur votre petite famille m'ont beaucoup intéressé : mais il y a un point que j'ai retenu particulièrement, c'est qu'il paraît que notre gros Lucien me ressemble. En ce cas, prenez garde ; car si Lucien me ressemble beaucoup, il pourrait bien, d'après le Proverbe gui se ressemble s'assemble, venir un jour se réunir à son oncle du Tonkin. Et alors qui pleurerait ! Ce ne serait pas moi ! Je n'ai toutefois d'autre intention que celle de plaisanter. Ne vous alarmez point. Si quelqu'un de mes neveux, par vocation divine, venait travailler avec moi à ensemencer le champ que j'ai reçu en partage, je le féliciterais du choix que le bon Dieu aurait fait de lui ; mais je me garderai bien d'amadouer personne. La vocation doit venir de Dieu.
Que vous dirai-je donc aujourd'hui du Tong King ? Ne pouvant vous écrire la millième partie de ce que je vous raconterais dans un entretien oral, je vous donnerai seulement un court aperçu, par lequel vous apercevrez un peu et entreverrez les immenses tribulations, les terribles épreuves par lesquelles ont passé les Missions annamites dans ces dernières années. Nous disons donc que jamais, dans aucun temps, le Roi et les mandarins de ce pays n'avaient montré tant de haine et de fureur contre Dieu et son Christ. Ils ont vomi contre N.S. et son Immaculée Mère les blasphèmes les plus horribles et les plus dégoûtants. Ils ont employé contre les Chrétiens des supplices jusqu'alors inusités dans ces contrées. Ils ont bloqué, pillé, saccagé avec une rage frénétique qui ne connaît plus de loi que le caprice. C'est le dernier effort du démon qui, voyant ce pays infortuné sur le point de lui échapper, veut du moins le déchirer et le meurtrir avant de céder sa place, ainsi qu'il a coutume de faire lorsqu'il est chassé du corps des possédés.
Depuis le mois de juin 1858 surtout, la débâcle a été si universelle que c'est presque une fin du monde. Pour ce qui concerne en particulier cette Mission du Tong King Occidental, nous avons vu nos trois collèges latins successivement investis par les mandarins et réduits en cendres, presque toutes nos églises et nos maisons de paroisse renversées, 50 au moins de nos plus belles chrétientés bloquées, et ensuite pillées et chèrement rançonnées; 70 environ de nos principaux néophytes exilés pour la foi, sans compter que 5 autres ont été glorieusement martyrisés, tandis que 2 ou 3 sont morts dans les prisons : plusieurs en outre sont déjà morts au lieu de leur exil. 50 environ de nos clercs ou de nos élèves ont aussi porté en exil le dépôt de leur foi, 3 sont morts dans les prisons; et un autre encore enfant, qui dans un premier combat avait cédé au supplice des tenailles, étant de lui-même rentré dans la lice pour réparer sa faute, a été incontinent jeté aux éléphants et broyé sous leurs pieds.
Cinq de nos prêtres annamites ont été décapités et un 6ème vient d'être arrêté et décapité le 24 mai. M. Saiget, l'un des confrères, allait entrer dans la même voie : déjà il avait été arrêté par un chef de canton, lorsqu'il a pu s'enfuir en pratiquant une ouverture par le toit de la maison où il était détenu. Mgr Jeantet n'a échappé que par une espèce de miracle. M. Vénard  et moi, brutalement débusqués par une troupe de 2500 hommes, et sans aucun asile, avons passé 2 jours et 2 nuits dans une maison païenne d'un village tout païen.
J'ai ensuite passé 67 jours dans un réduit où j'ai assommé 11 serpents de toutes espèces, sans parler de ceux qui ont échappé à un bâton ferré : puis j’ai vécu plusieurs mois dans une étable à buffles.
Mgr Retord, obligé de fuir aux montagnes, y a erré 4 mois, détrempé par la pluie, couchant dans les antres, souffrant quelquefois de la faim et de la soif, sans avoir, pendant un si long temps, la consolation de dire une seule fois la sainte Messe : et enfin, hélas ! Il a succombé le 22 8bre  1858. Pris d'une fièvre tierce, qui paraît être la fièvre des bois, il n'a résisté que 6 jours et il est mort au milieu d'une forêt peuplée de tigres, dans une cabane de feuillage ayant à peu près 6 pieds au carré! C'est ainsi que notre vénéré vicaire apostolique a couronné sa vie toute de croix par une mort sur la croix. Sa Grandeur était dans sa 56ème année : elle a pu, à sa dernière heure, recevoir les Sacrements de Pénitence et d’Extrême Onction. Son corps est encore aux montagnes. Mgr Retord nous est enlevé dans les circonstances où il paraissait le plus nécessaire à Sa Mission : c'est pour nous un coup terrible. Que Dieu nous ait en Sa sainte garde!
Les deux missions du Tong King Central et du Tonkin Oriental sont aussi tout à fait à plat. Mgr Melchior, vicaire apostolique du Tong King Central, a suivi Mgr Diaz, son prédécesseur immédiat, le 28 ou le 29 juillet 1858. Sept de ses frères ont été aussi martyrisés et 4 autres viennent d'être arrêtés tout récemment.
Voilà un petit aperçu de ce qu'ont souffert ces Missions depuis 9 à 10 mois, sans remonter aux faits plus anciens. Vous comprendrez sans peine que notre détresse est extrême et notre affliction au comble. Matériellement, nous sommes ruinés! Spirituellement, hélas! Que de blessures portées à cette pauvre Eglise annamite ! La sainte Messe ne se dit presque plus, et personne pour l'entendre. Les malades meurent en grand nombre sans sacrements. Que de temps et de fatigue il faudra pour réparer de si larges blessures, et guérir des plaies si profondes !
L'amiral Rigault de Genouilly, avec son escadre, mouille à Tourane depuis bientôt 7 mois. Nous sommes assurés qu'il ne nous abandonnera pas: il va de son honneur et de celui de la France. Mais jusqu'à ce jour la présence du pavillon français n'a eu d'autre résultat que de faire maltraiter et pressurer nos chrétiens avec un redoublement de fureur. L'amiral comprend trop bien notre position pour ne pas désirer vivement mettre fin à nos maux le plus tôt possible : mais il est bien fâcheux qu'il soit obligé de retarder si longtemps ses opérations. (Ajoutons tout bas qu'avec des expéditions combinées de la sorte, il est naturel qu'on ne délivre que des tombes et des ruines !) Nos chrétiens sont harassés et découragés. Toutefois, il est comme inévitable que la France acquiert, en cette occasion une colonie de 18 à 20 millions d'habitants.
Mgr Jeantet, devenu vicaire apostolique par la mort de Mgr Retord, et voyant la paix de Religion fuir devant nous comme une ombre insaisissable, a cru devoir se donner un coadjuteur ; et c'est moi-même, votre très pauvre frère, que Sa Grandeur a sacré le 6 mars dernier, jour de la quinquagésime. J'ai eu pour crosse un bâton de bambou surmonté d'une corde de paille contournée et habillée de papier doré. Point de bas ! Impossible de se procurer des gants ! La cérémonie était terminée plus de 2 heures avant le lever du soleil ! Voilà comment on fait les évêques au Tong King (tandis que nos Français amoncellent à Tourane des bancs d'os de poulets !)
J'étais provicaire de cette Mission, depuis un peu plus d'un an. J'aurais eu bien des raisons, étant si jeune encore, de refuser l'Episcopat : Mais un refus de ma part aurait occasionné des embarras pénibles, vu les circonstances des temps (et parce qu'on craignait que ces MM. de Paris ne fissent des instances pour ramener au milieu d'eux). Priez Dieu, s'il vous plaît, de me pardonner la félicité avec laquelle je me suis laissé imposer les mains, et demandez-lui pour moi une grande sagesse et un grand courage, afin que je puisse par là suppléer au défaut d'âge .
Quoique M. le Percepteur de Tournehem ne m'ait pas même souhaité un bonjour depuis 6 ans, je vous prie de lui communiquer cette lettre. J'écris à mon frère de Reims et à tous les autres membres de la famille, excepté à M. l'instituteur de Champvans qui est dans le même cas que M. le Percepteur de Tournehem. Je prie d'autre part mon frère de Theuley de faire passer quelques lettres à Champvans: j'envoie cette fois en France au moins 150 pages d'écriture.
Adieu, mon cher Alexandre et ma chère Séraphine, je me recommande bien à vos prières et vous embrasse, vous et vos enfants, très cordialement.
        Votre frère tout affectionné en N.S. + Joseph,
        Evêque d'Acanthe, coadjuteur de la mission du Tonkin Occidental
P.S. Aujourd'hui notre tête est à 60 barres (5 400 f), bien adroits (4 juin -59) serons-nous si nous ne la laissons pas tomber!
Adieu à tous !Joseph.

Lettres de Joseph pendant cette période