Lucienne 39-45

La guerre, vue par une petite fille de 9 ans....

Les souvenirs de Lucienne Delavault, rédigés en 2009.

Lucienne est née le 6 février 1930 à Brunoy. Quand la guerre éclate en août 1939, elle a un peu plus de 9 ans. Annie en a 23, Henri 21 et Françoise 11. Bernard, le petit frère, atteindra ses 6 ans au mois de novembre suivant. La première partie du document qu'elle a écrit sur son enfance, ses souvenirs jusqu'à ce mois d'août 1939, figurent dans la partie du site consacrée à Maurice et Suzanne, de 1925 à 1939. Pour y revenir, cliquer sur ce lien.

Début d'été 1939 à Saint-Gervais

 Photo de famille à Saint-Gervais, en 1939

1939 Août

Nous étions en vacances à Saint-Gervais quand Papa et Annie ont été mobilisés, Annie, comme infirmière volontaire, tous deux dans le même secteur, dans la région de Metz. Nous, les petits, ne mesurions pas vraiment ce que cela représentait. D’ailleurs, enfants au milieu d’adultes inquiets, nous n’étions pas mis au courant d’événements aussi redoutables, les souvenirs de la grande guerre qui avaient tant touché mes parents étaient dans toutes les mémoires et il est probable qu’on ne voulait pas nous inquiéter.

Henri, sursitaire, n’avait pas reçu sa feuille de mobilisation et était encore là, raison pour laquelle maman décida de rejoindre Neuvy tout de suite. On boucla rapidement les bagages et Françoise, dans son zéle, monta sur une étagère de notre armoire. L’armoire bascula, hurlements, elle était coincée dessous. Le lendemain, départ prévu de bonne heure… Françoise avait une forte fièvre, départ quand-même, maman ne voulait pas rester loin de chez nous et, de plus, près de la frontière italienne. Dès notre arrivée à Neuvy, le  médecin diagnostiqua une paratyphoïde, donna toutes les indications pour soigner Françoise et expliqua à maman les complications pouvant se présenter car il était mobilisé et partait le jour même. Je crois que Françoise ne s’est jamais très bien  remise.

Le 27 septembre, nous sommes rentrés à Brunoy pour la rentrée des classes, qui avait toujours lieu le 1er octobre à cette époque.

1939-1940

ticket painL’hiver a été dur, grand froid et rationnement alimentaire qui s’est compliqué du fait qu’une invasion de charançons avait obligé maman à vider toutes ses provisions avant de partir en vacances. Heureusement, il y a eu beaucoup de dattes …. Plus de charbon  pour se chauffer et pour s’approvisionner, les tickets et les bons ont fait leur apparition pour tout : vêtements, chaussures, tabac, savon, lessive, cartes d’alimentation : A pour les adultes, J1,J2, pour les enfants et J3 pour les adolescents. Ces cartes étaient divisées en tickets  qu’on coupait selon le poids de nourriture achetée... (ci-contre des tickets de pain pour adulte)
Les longues files d’attente devant les magasins d’alimentation pour toucher ce à quoi on avait droit se sont multipliées, il fallait arriver assez tôt après une livraison car il n’y en avait pas forcément assez pour tout le monde et il fallait quelquefois attendre très longtemps.
Maman s’est mise à peser la part de chacun en pain, fromage ou beurre qu’on  trouvait sur un plateau le matin. En ce qui me concerne, tout était mangé au petit déjeuner.
poële "Mirus"Grand-père avait réussi à envoyer du bois pour le chauffage, aussi maman installa 2 poêles « mirus » : un dans le bureau de papa, qui devint la pièce où tout se passait et un dans la chambre de Françoise pour les jours les plus froids. La cuisine devint glaciale en hiver de même que les chambres. Le gaz aussi a posé des problèmes si bien que l’eau chaude s’est faite rare, les bains aussi.

Maman se procura une cocotte norvégienne. C’était une boîte dont la double paroi était isolée (je crois avec du liège) dans laquelle elle mettait un faitout qu’elle avait mené à ébullition, elle l’entourait de soie effilochée, mettait dessus le couvercle, isolé lui aussi, qui emboîtait bien les 4 côtés, quelques heures après les légumes étaient cuits. Françoise tout émerveillée par cette nouvelle méthode l’a montrée à ses amies en l’ouvrant et le soir maman a retrouvé son dîner cru.

Il fallut agrafer de forts papiers (goudronnés?) sur les volets pour qu’aucune lumière ne filtre la nuit afin de ne pas donner de repères à l’aviation ennemie, cela s’appelait «la défense passive». Les alertes ont commencé je ne sais plus très bien quand. Ce dont je me souviens très bien : pendant une alerte, un avion pas très gros est passé au dessus du jardin et pour la première fois maman nous a fait rentrer.

1940

Lettre du 6 janvier 1940 verso

Grand-mèreAu mois de janvier Grand-mère est morte. Nous avions la varicelle, à cette époque les enfants étaient alités dans ce genre de maladies. Papa a eu une permission et je n’oublierai pas mon admiration en le voyant entrer dans  notre chambre en uniforme. Est-ce ce jour-là qu’il me donna deux petites poupées alsaciennes?

Je ne sais plus quand il y a eu à l’école la distribution de masques à gaz. On essayait à chaque enfant un masque à sa taille. J’ai été très inquiète car pour moi qui avait un visage long et mince rien ne m’allait vraiment et on a fini par me donner ce qui m’allait le mieux et pas vraiment très bien. Pendant quelques temps on devait avoir ce masque avec soi, mais cela a duré très peu de temps et on a vite oublié les masques à gaz.

Au printemps, revenant de l’école, j’ai appris que nous repartions chez grand-père. Déjà le matin une amie m’avait dit que sa famille partait. En fait, la nuit précédente des avions allemands avaient survolé la région, la DCA avait tiré, un éclat rougi était tombé dans le jardin et maman trouvait plus prudent de s’éloigner.
A vrai dire, je n’étais pas fâchée de ces vacances inattendues, même si maman nous faisait travailler dans la chambre du colonel, (pourquoi ce nom ? voir élément de réponse en commentaire de Bernard Alliot) et avec de l’encre violette dans nos encriers.10 ans

 7 février
10 ans, et c'est la guerre...

19 Mai
Des officiers de l’armée de l’air (l’état-major) sont arrivés. Ils ont occupé des chambres et établi leur bureau dans le salon et le bureau de grand-père avec  bureaux, fauteuils de cuir, grande table métallique dans l’entrée. Comme les hommes n’avaient rien à faire, les officiers s’entendirent avec grand-père pour qu’ils aillent empierrer l’allée à autos plutôt que de s’ennuyer.

9 juin
C’est alors qu’un matin débarquèrent un tas  de gens inconnus de nous, "les petits personnels" de l’usine, ils arrivaient par le train, avec des enfants, et les Olinger , une vieille femme et ses deux filles, qui me paraissaient vieilles aussi. On les installa d’abord dans la buanderie, faute de place, puis plus tard Julie et sa maman habitèrent dans des chambres au-dessus du logement des Gay où elles restèrent longtemps. Des responsables de l’usine vinrent en voiture, avec des papiers et la comptabilité de l’usine. J’ai emmené des enfants voir les lapins ils ne semblaient ne pas savoir ce qu’étaient des orties et se piquèrent les mollets.
L’après-midi, ce sont les Robillard qui arrivèrent.  Bernard et moi étions retournés à la ferme de Marvy, tenue par les Dumont, pour chercher du lait dans de grandes boîtes à lait bleues. Sur le chemin du retour une dame, inconnue de nous, nous a accostés en ces termes : "Je suis tante Zon" (= Suzanne Robillard, une cousine de papa), elle aussi allait à la ferme rechercher du lait !
Le soir 3 voitures surchargées de ballots sur le toit sont arrivées à leur tour, des amis de tante Thérèse! Plus de chambres libres, ils ont passé la nuit dans le couloir, dans des fauteuils et sont partis le lendemain matin de bonne heure, de même qu’une grande partie du personnel. Les Robillard, avec de grosses valises ont essayé de partir à pieds par la N.7, mais ils sont vite revenus et sont restés assez longtemps. Oncle André me prenait sur ses épaules et Yvonne prenait Bernard, ils étaient nos chevaux et nous faisions un genre de tournoi. Yvonne était très taquine, un jour alors que je m’appliquais sur mon tricot, elle tira mon aiguille, lâchant toutes mes mailles (qu’elle me rattrapa ensuite!), je n'en revenais pas!

En grande sœur très attentive, assise sur le canapé, j’essayais d’apprendre à lire à Bernard, avec je crois une histoire de Kipling, il n’était pas très motivé.

15 juin – 3 heures du matin
Abandonnant leur mobilier, les aviateurs sont partis, Henri aussi. Nous  subissions tous ces événements sans rien comprendre, personne ne nous disait rien. En fait l’armée allemande gagnait du terrain, Henri et son ami Paul, sursitaires n’ayant jamais reçu leur feuille de mobilisation étaient partis vers le sud, à vélo, pour ne pas être fait prisonniers, pris pour des déserteurs.

Une nuit, il y a eu des explosions, maman nous a réveillés pour descendre dans la cave. Grand-père sortait de sa chambre, à l’autre bout du couloir, une petite valise à la main. Nous sommes allés dans le fin fond de la cave où je n’étais encore jamais allée, cela m’a fait l’impression d’être dans un château-fort. Léontine, Louis, leur fils et leur petite-fille "Lucette" nous ont rejoints par la porte de derrière l’escalier de la cuisine. La pauvre Léontine, morte de peur, soufflait comme un bœuf. Des ponts sur la Loire ont sauté, mais surtout un dépôt d’essence dans le Berry, en face, a brûlé pendant des heures et des heures (3 jours dit-on).

21 Juin
char allemandNous étions au potager, avec tante Zon, pour cueillir des fraises, ces petites fraises des bois si délicieuses, quand tout à coup un bruit, comme de grosses chaînes qu’on aurait traînées, des bruits de moteurs aussi. Tante Zon s’est relevée et nous a dit avec le plus grand calme : "mes enfants je crois qu’on va rentrer".
Près de la maison, il y avait des chars allemands, des camions tirant des canons anti-tank, des side-cars, des motos… dans le vestibule des allemands avaient posé leurs fusils sur la table métallique laissée par les aviateurs, et s’expliquaient difficilement avec grand-père, maman et tante Thérèse, ils voulaient des chambres pour les officiers. Ils visitèrent toute la maison et s’installèrent. Deux sentinelles se sont mises à marcher au pas de l’oie devant et derrière la maison. Le lendemain, ils mirent de grandes planches sur des tréteaux lavèrent et brossèrent leurs uniformes dessus, juste devant chez Léontine et Louis (c’est vrai que ces soldats avaient une drôle d’odeur). Seuls les officiers avaient pris des chambres dans la maison.

C’était une troupe de choc, assez brutale, aussi maman a demandé à avoir un coin où nous pourrions jouer. Ils lui accordèrent « la savane », un  petit champ planté d’asperges et de pommes de terre, elle nous y accompagnait toujours. Une fois où nous étions sortis de la maison avant elle, nous avons malencontreusement jeté notre balle dans les bottes de la sentinelle qui s’est  retournée, nous a toisés d’un air qui nous a semblé terrible, la scène était figée quand maman est arrivée, ouf !
Une autre fois, j’ai été séduite par la troupe qui partait au pas de l’oie en chantant, ("ali alo…") ça avait de l’allure, ils partaient jouer au foot dans le tennis: ils ont tout cassé.
Ils circulaient sur leurs motos à des allures folles, et un jour l’un d’eux s’est tué sur le chemin de l’église, tante Thérèse leur a donné un drap comme linceul.
Une nuit nous avons été réveillés par des explosions : je voyais à travers les persiennes des langues de feu, et puis après il y avait l’explosion. C’était un exercice de tir, les canons étaient devant les communs et ils visaient le « champ de l’Assiette », nous nous sommes retrouvés tous les trois dans le lit de maman.

Juin 1941 à Neuvy    Neuvy, juin 1941
Parfois, tout est calme...

À cette époque il y a eu une invasion de doryphores. Les Allemands ont obligé toute la population, adultes et enfants, à aller dans les champs de pommes de terre ramasser les insectes dans de petites boîtes pour les brûler (au moins c’était écologique avant l’heure!). De là aussi est venu le nom que les Français ont donné à l’occupant : les "doryphores" en plus de "boches".

2 Juillet
Par bonheur, il a beaucoup plu et comme le sol était en terre glaise, il y avait des flaques partout, le service sanitaire a trouvé le bois insalubre et a ordonné un autre emplacement. Les soldats sont partis en jetant dans la mare tout ce qu’ils avaient volé y compris les machines à écrire du notaire. Les chenilles de leurs chars avaient labouré les allées et comme ils n’avaient pas fait de "feuillés", grand-père, les jours suivants, passait derrière les arbres avec une pique au bout d’un bâton pour retirer les papiers. A la cuisine, on était bien content de ne plus les avoir sur le dos, car ils se servaient à leur convenance de ce qui s’y trouvait. J’avais d’ailleurs appris qu’ils raflaient dans les fermes tout un tas de produits : beurre, lait, farine, ils en déposaient dans la cave, et Lucienne L. allait discrètement se faire des tartines.

6 juillet
Mon grand-père a noté : "arrivée de nouveaux occupants et demande d’un logement pour une batterie allemande. Ils demandent beaucoup de choses". Le 7, à 4h : arrivée de 3 officiers, eux, les adjudants et sous officiers dans la maison, 150 hommes dans les communs (et place de l’église).

officierUn officier autrichien parlait très bien le français et était sympathique. Il dit à maman que papa était à coup sûr prisonnier mais qu’Annie était libre car on ne gardait pas les infirmières. En fait, son service sanitaire était replié dans le sud. C’est à cet officier que Bernard affirmait: "ce sont les allemands qui ont déclaré la guerre aux français" et ne voulait pas en démordre. De même il refusait de ramasser le crayon de cet officier, ce qui a valu au petit récalcitrant d’être enfermé sous l’escalier, là où nous rangions nos jouets – l’ordonnance du dit-officier qui dormait dans cette pièce repoussa brutalement la porte croyant que nous jouions, mais c’est son supérieur qui se la prit dans la figure, avec moi pour témoin.

Bernard, à cette époque, était très confiant quand il était couché, car son chien Bamba était installé à cheval sur les barreaux de son lit.
Il donnait à maman des sueurs froides : un jour, en ouvrant sa fenêtre, elle le voit faire le pas de l’oie, un bâton sur l’épaule et un casque d’aviateur français sur la tête, à quelques mètres de la sentinelle allemande. De même, quand il avait eu son différent avec l’officier autrichien, elle se trouvait dans le milieu de l’escalier et avait suivi la scène se demandant comment cela allait finir. Ce que Bernard m’a raconté, et qu’elle n’a pas vu, c’est qu’il fit un petit tour sur une moto avec un allemand !

Durant ce mois de Juillet, petit à petit, des courriers apprenaient à la famille les lieux où chacun était réfugié, ceux qui étaient prisonniers  et aussi les décès. Celui de notre petite cousine Simone nous touchait de plus près.

16 juillet
Enfin des nouvelles d’Annie, repliée dans le Lot avec l’hôpital, elle y a rencontré Henri. Quel soulagement pour maman si inquiète et sans nouvelles.

19 juillet
Lettre d’Henri qui est à Montignac où il a retrouvé un grand nombre de membres de la famille.

21 juillet
Arrivent enfin des cartes de papa : une du 25 juin, l’autre du 3 juillet. Il est prisonnier et en bonne santé.

C’est l’époque où je jouais avec Vevette, la petite-sœur de Lucienne L. qui servait mes grands-parents depuis assez longtemps. Nous avions nos maisons dans des chênes regroupés par trois ou quatre, nous y avions accroché la petite cloche du jeu de croquet pour nous avertir de nos visites réciproques. Pauvre Vevette tuée dans les bombardements de Neuvy, de même que les garçons F. avec lesquels nous avions joué au cheval, les uns étaient assis dans une charrette à grandes roues et les autres tiraient en courant avec des rênes dont les bracelets de cuir munis de grelots s’attachaient aux bras. Dans l’allée des blaireaux pleine de trous et de bosses, tout avait capoté !

 

lettre du 18 août 1941  verso 

20 août
4 panzers-commandos (112 hommes) à Neuvy, pendant 8 jours.
Par la suite, grand-père aura à subir d’autres occupations.

23 Août
Nous jouions sur le chemin de la gare et qu’a t-on vu à notre grande surprise ? Annie ! Fous de joie, nous avons couru annoncer la nouvelle à maman. Elle n’était pas dans la maison, vite nous avons couru au devant d’elle qui revenait des courses.
Nous avons essayé de lui faire deviner la bonne nouvelle. Tout de suite elle a compris, mais « pour rire » nous lui avons fait croire qu’elle se trompait sans mesurer la mauvaise plaisanterie, c’était si formidable ! Arrivée à la maison, quand maman a vu que c’était bien elle, au lieu de rire, elle a fondu en larmes, surpris, nous avons compris combien l’inquiétude l’avait éprouvée et combien sa joie était chargée d’émotion.

14 Septembre
Retour à Brunoy. La maison n’a pas été occupée mais il était temps car les allemands y ont été conduits par quelqu’un de la mairie (que maman connaissait) et qui fut bien surpris de la voir rentrée. Ils occupèrent donc la maison voisine encore vide.

 

Le 1er Octobre je doublais ma 7ème au milieu de tous ces troubles.
C’est sans doute à cette époque qu’on a commencé à nous faire chanter : "Maréchal  nous voilà…"
Paris était rempli de croix gammées.

 

"Maréchal nous voilà!"

1941
  
Année éprouvée. Au mois de février, Françoise est tombée très gravement malade, sa vie ne tenait qu’à un fil. On a installé son lit dans la chambre de maman, qui elle aussi était malade. Dispersion des plus jeunes. Je suis mise en pension et Bernard partira chez grand-père le 8 mars, conduit par Henri. 

Ma vie de pensionnaire ne m’a pas trop pesé, je revenais le dimanche, et maman me donnait avant de repartir un coquetier de beurre pour mes petits déjeuners de la semaine. Evidemment c’était sur sa part.
Je me souviens de soupes liquides comme de l’eau, de sortie de table avec encore faim, des madeleines de sarrasin (toutes noires et compactes) qu’Annie avait trouvées sans tickets et que, ma compagne de chambre et moi mangions assises sur le bord de notre lit attrapant le hoquet presque à chaque bouchée tellement elles étaient compactes.

Annie qui soignait les malades de la famille a été obligée de renoncer à un travail très intéressant qui lui était offert, elle en a pleuré. Plus tard, l’abbé Bertier lui a trouvé un poste d’assistante sociale à Corbeil, mais il était beaucoup moins intéressant.

C’est une époque où les enfants ne téléphonaient jamais. Un jour où j’étais près de maman alitée, elle m’a demandé de répondre : affolée, je me suis complètement emmêlée, maman a voulu venir à mon secours, elle est tombée… Pendant longtemps je m’en suis beaucoup voulu, me trouvant tout à fait stupide.
Je me souviens de cartes autorisées par les Allemands destinées aux prisonniers, il y avait des cases où faire une croix et une ligne ou deux pour écrire.  Maman m’a raconté, plus tard, que sur une carte qu’elle envoyait à papa, elle s’était demandé : « si je lui dis la gravité sur nos santés, il va être très inquiet jusqu’aux prochaines nouvelles, et si je ne lui dis rien et qu’il arrive un malheur, le choc sera encore plus terrible » Elle l’a informé.
Et papa m’a dit dans les dernières années de sa vie « quand je recevais une carte, j’avais toujours un camarade qui venait s’asseoir à côté de moi. »
C’est aussi l’époque ou maman « touchait » des gâteaux appelés « petits marquis » destinés à être envoyés aux prisonniers. Il fallait attendre l’autorisation pour envoyer un colis et les petits marquis stationnaient dans le buffet un certain temps, ils sentaient très bon et étaient tellement tentants… jamais nous ne nous sommes permis d’en manger un.

Cette année là j’ai fait ma communion solennelle. J’en garde un souvenir un peu triste. Papa était prisonnier, maman, encore mal remise, n’est pas venue à l’église, de même que Françoise, il pleuvait à torrent, si bien que nous avons mis nos robes blanches dans la salle à manger du presbytère, car bien sûr il n’était pas question de circuler en voiture, il n’y avait pas d’essence. Le chapeau de ma marraine avait déteint en bleu sur sa figure, mon parrain est venu seul et pas en forme… les photos en témoignent de tout cela.

Lucienne et sa maman  Lucienne avec Françoise  Lucienne avec son parrain 

Pendant les vacances  de Pâques cette année-là, Henri m’a conduite à Neuvy et Annie m’a ramenée. Pratiquement, pendant toute la guerre, j’ai passé une grande partie de mes vacances chez mon grand-père, heureuse de retrouver Bernard, la liberté et le grand air. On faisait beaucoup de bicyclette (à l’époque il était très mal venu de dire vélo).

Les vacances de Pâques 1941
Neuvy 1941. À droite, au bord du bassin, Lucienne et Bernard

Dans un premier temps, aux grandes vacances, Annie m’a conduite à l’Institut Saint-Pierre où les religieuses recevaient des enfants : parisiennes au grand air, enfants en sécurité… Cela ne  m’a pas déplu, mais tout de même… un jour, je fus surprise par une surveillante, dans un coin de la cour, pleurant à chaudes larmes. A sa demande je lui racontais la cause de mon chagrin : Papa prisonnier, maman malade, Françoise malade, Bernard loin, toute ma vie familiale fissurée… elle m’envoya jouer à la balle aux prisonniers, jeu que j’aimais et le ballon me calma.
J’ai passé la suite de mes vacances à Neuvy. Grand-père, profitant des nombreux fruits du jardin, avait construit une sorte de chariot muni de roulettes avec des vitres sur le dessus et des supports pour mettre des quartiers de fruits à sécher au soleil : prunes, poires pommes…. Dans la journée, il suivait les mouvements du soleil en roulant son chariot autour de la maison. Cela faisait des fruits secs pour l’hiver.
De même il avait tendu des fils de fer dans une pièce du second, fabriqué des petits crochets avec lesquels on suspendait des grappes de raisin qui séchaient lentement, il est arrivé qu’on en mange encore à Pâques.
Il avait fait planter, dans le champ de la savane, de l’œillette et fabriqué un petit pressoir pour avoir de l’huile. Il faisait une 1ère pression, puis il mettait le tourteau à chauffer et faisait une 2ème pression. Cette huile avait un goût un peu particulier.
Nous aidions aussi tante Thérèse à ranger les pommes et les poires sur des rayonnages, au sous-sol. Elle grimpait sur un petit escabeau, nous lui passions les fruits. Elle avait des principes pour les disposer. Elle nous racontait des histoires, parlait de la famille, de papa qui travaillait si bien pendant ses études qu’il avait reçu le prix « Broca » à la fin du lycée disait-elle, pleine d’admiration. Cela marquait notre imaginaire, mais nous n’avions aucune idée de ce que c’était.
C’est sans doute à ce moment que nous lisions « Jean le conquérant », livre relié rouge, au titre en lettres dorées, aussi gros qu’un Jules Verne. Nous  l’emportions dans un chêne facile à monter, nous nous calions bien sur de grosses branches et je faisais à voix haute la lecture de cette aventure passionnante.

En août, papa a été libéré comme tous « les poilus de 14  et pères de familles nombreuses » Dès qu’il a pu, il est venu voir son père à Neuvy où j’étais en vacances. Il m’a emmenée faire une promenade dans les bois et s’est mis à me parler comme à quelqu’un à qui on fait des confidences, mon étonnement a été si grand qu’il est impossible d’oublier ce moment merveilleux pour moi.

À Brunoy, maman avait mis en route un élevage de lapins afin de compléter un peu les rations de viande. J’étais chargée de m’en occuper ce qui me plaisait beaucoup. Maman m’a montré les mauvaises herbes à ne pas leur donner et les bonnes à récupérer dans le jardin. Ils pouvaient aussi manger les feuilles de marronniers et de tilleuls cela me permettait de grimper dans les arbres, un vrai plaisir. L’herbe des pelouses était mise en foin pour l’hiver, les épluchures de légumes étaient soigneusement récupérées. En hiver les pelures de pommes de terre cuites encore chaudes leur étaient vite portées, et on accrochait des sacs de jute devant les clapiers. Nous avions aussi trouvé du son, mélangé avec un peu d’eau chaude en hiver, cela convenait très bien. Maman tuait les lapins d’un coup de maître et j’étais chargée de les dépouiller. Quand le marchand de peaux de lapins passait dans notre rue, avec une cloche, en criant « Peaux d’lapins peaux », nous courrions vendre les peaux tendues avec des fils de fer.
Une amie de Neuvy avait de la famille dans un moulin proche, une année, elle a pu nous donner un peu de blé, maman en a réparti un peu dans chacune de nos valises. Nous devions arriver gare de Lyon à Paris, mais Villeneuve-Saint-Georges ayant été bombardé nous nous sommes retrouvés à la gare d’Austerlitz. Le transfert par le pont d’Austerlitz  a donc été obligatoire et nous avons quand-même eu la chance d’avoir un train de banlieue pour regagner Brunoy.
Ce blé, Bernard et moi l’avons écrasé avec un moulin à café, puis tamisé au tamis à grands trous pour retirer le son (pour les lapins), puis au 2ème tamis pour séparer la semoule, puis au 3ème tamis pour la farine fine, mais là seulement un tout petit peu, il était préférable d’avoir plus de farine grise. Nous étions tout blancs et très contents de cette nouvelle activité.
Avec cette farine et du fromage blanc garanti sans matière grasse, qui ressemblait à du plâtre, nous avons fait des tartes qui nous semblaient délicieuses.
Maman avait acheté un  petit terrain, rue Françoise dans lequel on plantait des pommes de terre, peut-être de la luzerne pour le foin des lapins et d’autres légumes, je ne sais plus. Un ouvrier en retraite venait de Paris et nous y aidait, content de ses journées en plein air.
 

1941-1942

Entrée en 6ème, dans une pension plus éloignée. Dortoir de 6 lits. Sorties tous les 15 jours à condition d’avoir obtenu le billet de travail ou de discipline, sinon une fois par mois.
A la rentrée, je me suis rapprochée d’un nouvelle pensionnaire qui pleurait abondamment, elle venait de la Somme, elle ne rentrerait chez elle qu’à Noël, Pâques et aux grandes vacances, elle était née le même jour que moi et curieusement elle me ressemblait, pour m’amuser j’ai fait croire qu’elle était ma cousine ! Anne-Marie devint une excellente amie et bientôt, quand nos parents se furent mis d’accord, elle est venue chez nous pour les jours de sorties et moi chez elle pendant une partie des grandes vacances.
Je garde un excellent souvenir de ces vacances, à Cartigny. Son père était cultivateur, elle avait 3 frères. Au moment où les jeunes gens devaient partir au STO, 2 ou 3 garçons étaient employés à la ferme pour éviter cette obligation, une cousine venait aussi, ce n’était pas triste ! Nous devions aider bien sûr, mais nous avions aussi beaucoup de temps libre. Son père nous apprit à faire des épluchures fines en épluchant les pommes de terre (à l’époque il n’y avait pas de couteaux « économe ») en nous expliquant que nous faisions beaucoup de perte, cela m’est resté toute ma vie.
Nous allions aux champs, chercher les vaches et commencions à les traire sauf la vache qui avait laissé sa queue dans un barbelé, n’ayant plus qu’un moignon elle ne pouvait plus chasser les mouches ce qui la rendait agitée et dangereuse. Un  jour, son père se retrouva par terre, son tabouret à 3 pieds en l’air et son seau de lait renversé.
Une autre fois nous avions eu à ramasser les têtes de colza  dans des sacs de jute. Il nous restait un sac vide, nous avons imaginé de nous mettre toutes les deux dedans et de rentrer comme ça, mais nous avons roulé dans le fossé et bien ri.
Sa mère devait livrer un quota précis d’œufs à la kommandantur,  alors nous cherchions partout où les poules avaient pu pondre, grange, remise, écurie, greniers à foin, à paille…. nous récoltions tout : les œufs pondus d’on ne sait quand, couvés peut-être. Cela nous amusait beaucoup et je pense que nos envahisseurs avaient quelques surprises !
Nous jouions du piano et chantions des vieux chants du répertoire français comme « je suis fier d’être bourguignon » en dansant ou « la Marseillaise » ou le « God save the king » nous accompagnant au piano. Nous grimpions aux arbres, nous allions nous promener. Un jour, sa maman nous avait donné un lapin vivant à porter à sa grand-mère (3 km env.), nous marchions allègrement en balançant l’animal, tenant chacune une poignée du filet, la pauvre bête affolée, vida sa vessie et nous avons été toutes les deux arrosées.
Nous avons imaginé aussi de faire de l’équitation. Nous avons pris le cheval, dans l’écurie, nous l’avons monté (moi, je me trouvais sur les hanches, ça balançait fort) et nous sommes parties chez sa grand-mère, qui avait sans doute téléphoné, car au retour le comité d’accueil était là. C’était d’autant plus dangereux que les motos allemandes allaient à toute allure sur cette route. Il faut dire que le vieux cheval de labour était assez poussif.
Le curé tenait une certaine place dans notre univers, il avait un accent curieux, il mangeait des oignons crus et les confessions avaient une odeur assez forte. Eh  oui ! À l’époque, on se confessait, et dans le confessionnal. D’ailleurs, nous étions pieuses et nous allions assez souvent à la messe du matin en semaine.
Sa maman l’invitait parfois. Anne-Marie nous avait prévenues : « il tourne toujours le plat pour prendre la plus grosse part ». Quand, au dîner, le fait se produisit, fou-rire général des jeunes, sa maman nous regardait désespérée, mais rien à faire…

D’Anne-Marie, il me reste un souvenir plus tardif. À la mort de Françoise, en janvier 1946, le jour où je suis revenue à l’Institut, je suis rentrée dans la salle d’étude (au mois 50 places) j’ai senti tous les regards sur moi, Anne-Marie s’est levée à la 3ème rangée, on s’est embrassées dans un silence total, émouvant, puis j’ai gagné ma place. C’est tout et c’est beaucoup.

Mais revenons à l’Institut d’alors. Nous étions logées dans un ancien rendez-vous de chasse royal, ce n’était pas spécialement prévu pour les enfants, il y avait un beau hall, de grandes pièces et un parc magnifique.Les récréations se passaient dans la « cage à poules » : nom que nous avions donné à une petite cour entourée d’un grillage. Nous étions surveillées par une vieille  religieuse un peu fruste qui nous menaçait de nous mettre au pas avec son « gourdin » en roulant le « r »  Nous la faisions enrager en sortant par des trous en bas du grillage, tout l’art était de partir sans être vues …et ça marchait, nous allions nous promener dans le petit bois voisin, mais chut. J’avais d’ailleurs une autre amie, spécialiste de la chose, nous réussissions assez bien ce genre d’évasion, mais un jour au loin nous avons vu toute la communauté des sœurs en récréation. Elles s’avançaient, les unes marchant à reculons faisant face à celles qui marchaient normalement. Ni une ni deux, nous voilà dans un arbre bien feuillu le plus haut possible. Vues ou pas, personne ne nous a rien dit.

Il m’est arrivé d’avoir tellement froid aux pieds, que cela m’a donné un fort mal de ventre. L’infirmière m’envoya me coucher avec une bouillotte, c’était sublime, au bout d’un moment j’étais délicieusement bien, pas d’appendicite, et l’étude était finie !

1942-1943

Cinquième, chez les moyennes : nous étions logées dans un bâtiment neuf dont l’intérieur n’avait pas pu être complètement fini (guerre oblige). Dortoir de 3 rangées de dix lits. Silence de règle. Au milieu un petit poêle allumé seulement aux grands froids. Un coin pour la surveillante était entouré de rideaux. A côté, dans le prolongement du couloir était le cabinet de toilette : une table faite de longues planches sur des tréteaux. Des cuvettes étaient posées dessus, des brocs et des seaux dessous qu’il fallait remplir ou vider à l’autre bout du couloir en passant devant 3 classes. Eau froide, bien sûr et pas de douches, elles étaient prévues, mais il n’y avait pas d’eau chaude.
Alors, le jour de la visite médicale… exclamation de l’infirmière en voyant les dos !

Les restrictions se faisaient sentir sur la santé des enfants si bien que nous avions eu droit à des biscuits vitaminés en tant que J3. Ils nous étaient distribués au goûter, et s’appelaient « biscuits Pétain » Ils étaient très appréciés. Par contre les pastilles vitaminées (petits comprimés roses à croquer) n’étaient pas du tout aussi agréables, elles donnaient lieu à des échanges selon le goût de chacune si bien qu’il a fallu les mettre dans sa bouche devant la sœur qui les distribuait. En 44, j’ai aussi eu droit à des ampoules (calcium, vitamines ?) destinées au plus déficientes.
Il  faut aussi parler de la plaie de l’époque : les engelures. On en avait aux mains, aux pieds, parfois sur le nez ou les oreilles. Pour ma part, j’en avais aux mains qui étaient complètement enflées jusqu’aux poignets, et aux pieds jusqu’aux chevilles, mais elles ne s’ouvraient pas, tandis que celles de Bernard (Delavault) s’ouvraient. Le martyre commençait le soir, au lit, quand on se réchauffait car elles procuraient de furieuses démangeaisons.
Les repas étaient composés le plus souvent de choux, rutabagas, topinambours, navets, carottes, rarement des haricots secs et toujours mal cuits, de rares purées de pommes de terre, boulettes de viande de temps en temps, très appréciées, des viandes pleines de gras ou dures nageant dans une espèce de sauce marron, jamais de poisson, pommes… Le matin chicorée et pain que les pensionnaires venant de la campagne pouvaient agrémenter de beurre ou confitures, je pense que j’avais de la confiture, mais cela m’échappe, elles avaient aussi des pains ou biscuits, fabrication maison pour le goûter que certaines partageaient.

On détricotait les pulls, qu’on appelait « chandails » et on en tricotait de  nouveaux rayés, plus grands avec les laines récupérées. En hiver, je portais des galoches, sortes de sabots à semelles de bois sur lesquelles on avait cloué des pièces de vieux pneus pour les faire durer plus longtemps, cela les rendait assez instables et en jouant aux gendarmes et aux voleurs je me suis fait une belle entorse qui m’a longtemps fait mal.
L’été j’avais des nu-pieds à semelles de bois et à lanières bleues en genre de jute.
Les filles ne portaient que des robes, et des blouses pour la classe, personne n’aurait imaginé mettre un pantalon ! Pas de bas, mais des socquettes. Les garçons portaient des culottes courtes jusqu’à un âge avancé. Pour sortir hors de l’Institut il fallait mettre un chapeau puis, plus tard un calot. Toute la gente féminine devait avoir un chapeau ou une résille sur la tête à l’église. Le règlement nous obligeait à nous vouvoyer, pour les amies d’enfance, il était tout de même toléré de se dire « tu »!

C’est cette année-là, je crois, que le jour des vacances je devais rejoindre Annie à Corbeil où elle était assistante sociale. Je devais traverser la forêt de Sénart pour prendre, avec elle, le train pour Neuvy. Horreur, la chaîne avec le dérailleur a sauté en plein milieu des bois, j’ai eu beaucoup de peine pour la remettre, en plus je me suis trompé de route dans Corbeil. Je pensais que le train était raté. En arrivant au « Secours National » j’ai été bien étonnée de l’exclamation joyeuse de ses collègues qui se sont précipitées vers moi, m’ont pris mon vélo, m’ont servi une sorte de bouillie, et nous sommes parties en courant à la gare. Le train était tellement bondé que des hommes sont sortis par la fenêtre, que les toilettes elles-mêmes étaient remplies de gens et une dame leur a demandé de se tourner…
Une autre fois d’ailleurs, j’ai eu l’occasion de voir que les métros étaient aussi surchargés. Tante Jeanne m’avait invitée à venir dans sa maison de campagne. Avec Annie, nous étions péniblement rentrées dans le métro en poussant, comme les autres voyageurs, mais à la Bastille, quand celui-ci a pris le grand tournant, tout le monde a perdu l’équilibre, s’est tassé au fond du wagon et, ma valise est restée près de la portière, toute seule...

C’est peut-être aussi cette année-là que j’ai failli me noyer, pour la seconde fois. A Neuvy, comme je savais nager, des jeunes filles plus âgées que moi ont demandé à tante Thérèse la permission de m’emmener sur les bords de la Loire me baigner avec elles. Elles se mirent au beau milieu de la Loire, et nagèrent dans le courant. J’en fis autant, mais plus jeune et peu entraînée, je me suis vite essoufflée, je décidais de retourner sur le sable, sans me rendre compte que couper le courant demandait un gros effort si bien que le souffle me manquait de plus en plus. Enfin, croyant avoir pieds je me redressais, mais, malheur j’étais à l’endroit où la drague avait creusé pour prendre du sable. Je coulais à pic. Dans un effort colossal, je me suis débattue et… j’ai pu m’en sortir puisque je suis encore là ! Le plus curieux est que je n’en ai parlé à personne, à mes yeux cela n’avait aucun intérêt puisque je m’en étais sortie.

1943 -1944

Janvier 1944
Mariage d’Henri. Il faisait un temps magnifique, d’une douceur extraordinaire qui permit de rester au jardin ! Pour la circonstance on avait remis à ma taille une robe bleue venant d’Annie.

Au 2eme trimestre je suis demi-pensionnaire : faire 3 km à pieds pour me rendre au collège, cela me semble un rêve de liberté. Je passe souvent chez mon amie Marie-Thérèse à l’aller, et le soir nous rentrons en groupe.
Bernard est rentré de Neuvy. Il vient au même collège que moi. Il s’y est fait remarquer par quelques polissonneries, comme de se faire raser complètement la tête pour ne pas avoir à retourner chez le coiffeur d’ici longtemps. À la récréation, je vis des élèves de sa classe venir à moi : « Ton frère avait des poux, on l’a rasé ! » - ou (avec mon aide) coudre sur sa culotte une queue de chevreau et partir faire les courses avec, se montrant bien (rire de l’épicier), ou tirant sa chaise pour déjeuner : « cot cot… » : il y avait 3 œufs dessus, alors que les parents se préparaient très sérieusement à dire le bénédicité.
Il préférait courir pieds nus car les sabots de bois lui faisaient mal aux pieds.

BombardiersLes alertes, les bombardements s’étaient intensifiés, des forteresses, gros bombardiers américains groupés en vol serré passaient avec un vrombissement intense. Un jour, par une fenêtre du second,  armée des jumelles que papa venait de me passer, je vis un hangar de l’aéroport (Orly ?) se couper en deux. Bombardements de Villeneuve-Saint-Georges à répétition… Annie, en tant qu’assistante sociale se rendait sur les terrains bombardés, quelques fois elle partait avant la fin. J’ai vu, dans notre entrée, une femme au regard hagard.
On écoutait les « communiqués » pendant le dîner. On écoutait aussi : « les Français parlent aux Français », messages de la résistance venus de Londres et codés.  Je n’ai gardé le souvenir que d’un seul : « Le beau verre est cassé » Bien sûr il nous était demandé le silence, mais c’était toujours aux moments les plus importants que nous attrapions des fous-rire pour des peccadilles.
La peur n’était pas toujours au rendez-vous, il m’est arrivé de partir un matin pour le collège alors que le ciel était plein de gros bombardiers à basse altitude. J’avais l’habitude de sonner chez le docteur pour partir avec sa fille qui était mon amie, et c’était l’heure. C’est le docteur qui m’ouvrit : « qu’est-ce que tu fais là ? » Nous avons dû attendre sa permission pour partir.
Mais parfois, la peur fut là. Une nuit, papa nous a réveillés pour descendre. Les bombardiers grondaient au-dessus de nous. Il fallut prendre le petit paquet de biscuits et de chocolat prévu pour chacun et que nous gardions dans notre chambre, descendre dans le couloir près de la porte du jardin. Des chaises étaient prêtes pour attendre à l’intérieur l’ordre de sortir, papa ayant estimé que la cave ne résisterait pas à un écroulement de la maison. Une fois dehors, quand le bombardement commencerait nous devions nous mettre à plat ventre. Le viaduc d’Epinay qui permettait de relier Paris-Lyon par le train semblait la cible, et celui-ci était tout proche. Bernard était assis sur mes genoux, nous tremblions aussi fort l’un que l’autre, mais par fierté, chacun accusait l’autre de ce tremblement. Papa était dehors. Il vit une fusée (blanche ?) Les avions partirent un peu plus loin et bombardèrent terriblement Villeneuve. Le lendemain, une élève du collège avait perdu toute sa famille. Nous avons appris plus tard qu’en fait, c’était bien le viaduc qui devait être bombardé, il y avait eu erreur.

Juillet 1944
Mariage d’Annie au moment de complète désorganisation des transports et de pleine pénurie (la libération n’a eu lieu qu’au mois d’août.) Je suis allée à Lieusaint à bicyclette demander à des familles de cultivateurs, parents d’élèves de ma classe, s’ils pouvaient nous donner quelques provisions pour faire un buffet après la cérémonie. Je suis revenue avec 2 canards vivants qui m’ont donné bien de la peine, se mettant tous deux du même côté du panier en déséquilibrant le vélo, il fallait constamment m’arrêter pour les remettre à leur place, et à l’arrivée c’est maman qui a fait une drôle de tête car tuer un canard ne lui semblait pas une mince affaire. Le jardinier, heureusement, a pu le faire et nous avons pu constater que les canards sans tête peuvent encore courir un peu ! J’avais aussi dans mes trésors 6 ou 12 œufs, un petit morceau de beurre et peut-être un petit morceau de lard ? Je n’avais absolument pas conscience des risques que j’avais pris, seule en pleine campagne en cette période troublée.
Le mariage d’Annie s’est  malgré tout bien passé, les Parisiens ont pu venir par le train, mon parrain et sa famille ont pu venir de Villemomble à bicyclette. Annie avait une robe prêtée, il faisait beau… et maman a pu servir un buffet tout de même satisfaisant.

Mariage d'Annie

Août 1944
Une nuit, j’ai été réveillée par des bruits insolites dans la rue. Curieuse, j’ai voulu voir ce que c’était. J’ai grimpé sur le bord de la fenêtre et j’ai vu cette fois l’exode de militaires allemands avec des charrettes tirées par des chevaux. Je me suis recouchée aussi tranquillement que s’il ne se passait rien… on n’en était plus à une surprise près.

Les américainsPuis ce sont les Américains qui, en plein midi, sont arrivés dans notre rue. Un défilé de chars qui n’en finissait pas de monter vers Mandres et le plateau de la Brie. Il y a eu là-haut quelques combats qui ralentissaient leur progression. Des prisonniers étaient descendus dans le sens contraire de la colonne de chars, et  un blessé allemand est mort place de la mairie.
Les soldats américains donnaient aux enfants du chocolat, des chewing-gums (qui avaient le goût détestable de dentifrice) et nous leur apportions des tomates bien mûres dont le jardin regorgeait, ils en ressentaient un réel plaisir. L’un d’eux a expliqué à ses camarades qu’il avait une fille de mon âge, j’étais impressionnée. Certaines personnes nous ont fait honte en quémandant des conserves, elles repartaient les bras remplis de boîtes.
C’était extraordinaire tout le monde était dans la rue, euphorique.
Quelques jours après, les familles recevaient volontiers des américains. Nous avons eu le nôtre, il vint en jeep (type de voiture tout à fait nouveau pour nous). Pendant le déjeuner, Bernard s’absenta, il était allé voir l’engin, et même monter dedans, et même toucher au frein, et comme l’entrée du jardin était en pente, la jeep recula jusque dans la grille… son forfait ne pouvait plus passer inaperçu.

 3ème  trimestre 1944Françoise
Françoise est partie en sana, à Buzenval, elle ne reviendra plus à Brunoy (elle s’éteindra le 6 janvier 1946).  Le soir, souvent, maman rentrait tard, car elle allait la voir le plus longtemps possible, trajets longs et parfois difficiles. Il fallait réchauffer le dîner, généralement préparé d’avance, dans la cuisine glaciale.
Bernard est rentré en 7ème à Bossuet, et je suis demi pensionnaire. La guerre est finie pour nous et une autre période commence avec ses joies et ses épreuves.

 Lucienne à la fin de la guerre


Commentaires

Lascaux

Etiez-vous à Montignac, au moment de la découverte de Lascaux ?

Cordialement

contact@espaces-assoc.com

www.serviceloanmodification.com

A in arrears of thankfulness is in layout after posting this facts
http://www.serviceloanmodification.com/

pourquoi "la chambre du colonel"?

Grand Père et grand mère avaient reçu " un colonel" qui avait logé dans la chambre en question. Et c'est lui qui avait une robe de chambre à brandebourgs et un pyjama de nuit; ceci doit évéiller quelques souvenirs oratoires dans la famille Boudin !!

la chambre du colonel

Forte des explications de Bernard ALLIOT, je suis en mesure de préciser quel a été ce fameux épisode de la "chambre du colonel" :
Un jour, à Neuvy, Pierre Boudin avait cru pouvoir descendre en pyjama, avec son imperméable par dessus (tout de même!) prendre son petit déjeuner dans la petite salle à manger.... Mon Dieu, quelle erreur....de croiser alors cette pauvre Tante Thérèse qui, compte tenu de l'éducation due à son milieu, ne concevait pas qu'on pût paraître en cette tenue... sauf à porter - mais peut-être fallait-il être colonel - une telle robe de chambre ! Donc la tante lui expliqua que le colonel, lui, avait une robe de chambre....à brandebourgs! Le week end suivant Pierre arrive de Beaumont et, descendant de sa voiture, prend une petite valise (en fait sa mallette pour visite à ses malades). La tante :"Oh Pierre qu'avez-vous dans cette petite valise ?" Et Pierre, imperturbable, de lui répondre :" C'est mon pyjama de jour et ma robe de chambre à brandebourgs" Fou rire de ceux qui avaient assisté à la scène précédente ! Ah, il aimait bien la chahuter un peu la tante Thérèse, mon papa!!!! (mjd)